Le mot de la fin

Sur la gratitude et ses abîmes

DOI: https://doi.org/10.4414/bms.2022.21028
Date de publication: 21.09.2022
Bull Med Suisses. 2022;103(38):82

Eberhard Wolff

Vous vous rappelez peut-être cet ancien spot publicitaire de la banque Valiant où une petite fille remercie pathétiquement un pompier d’avoir sauvé son chien des flammes, un jeune papa la sage-femme pour avoir mis au monde son enfant et un jeune couple une employée de banque pour son aide. Les trois professionnels concernés répondaient à l’unisson: «Je n’ai fait que mon travail» [1] en y ajoutant parfois «avec plaisir».

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Eberhard Wolff

Prof. Dr rer. soc., rédacteur culture, histoire, société

La question de la gratitude s’est récemment muée en sujet politique. La présidente d’Operation Libero, Sanija Ameti, arrivée en Suisse à l’âge de trois ans avec ses parents en provenance de l’ex-Yougoslavie, a critiqué dans une interview au Tages-Anzeiger le fait qu’on attende des personnes migrantes qu’elles soient reconnaissantes. Et ces derniers essaieraient en conséquence de se taire afin de rester «sous le radar». «On ne se rend pas populaire en intervenant» [2]. En réponse, la Weltwoche s’est abondamment moquée de son manque de gratitude [3].

En médecine, cela m’évoque la notion de «reconnaissance des patients». Si l’on consulte les archives du Bulletin des médecins suisses des dix dernières années, on retrouve des témoignages de médecins, mais aussi d’un chiropraticien, qui racontent que la reconnaissance des patientes et patients leur donne «de l’énergie» [4], «génère des «émotions positives» [5] ou leur fait «simplement du bien» [6]. La gratitude s’inscrit donc dans un échange réciproque de donner et de recevoir. Les thérapeutes considèrent l’expérience de la gratitude non pas comme une attente, une exigence ou une dette envers les autres, mais comme un bénéfice pour eux-mêmes [7].

Si la reconnaissance est attendue, la relation entre donner et recevoir est à sens unique. Cette attitude engendre une répartition des rôles basée sur une hiérarchie claire impliquant un attitude de soumission: «nous» et «eux», «supérieur» et «inférieur». La reconnaissance devient ainsi le corollaire d’une dette dont il faudrait s’acquitter. Quiconque s’y refuse, est «ingrat-e». J’ai présenté dans ce journal quelques exemples historiques étonnants où il était notamment question de patients qui ne voulaient pas se soumettre à l’autorité de médecins souhaitant leur bien et qui ont vite été qualifiés «d’ingrats» et traités comme tels [8].

C’est probablement cette gratitude emplie d’humilité à laquelle Sanija Ameti fait référence et qu’elle remet en cause car elle peut mener à vouloir passer inaperçu. Cette question se retrouve d’ailleurs dans l’aide au développement ou dans le domaine du handicap.

«De rien», «gern geschehen», «you’re welcome» sont bien plus que de simples formules de politesse. Elles sont un acte d’humilité, enlèvent au remerciement la notion d’obligation ou de devoir et créent justement ce qui est particulièrement important en médecine. La rencontre d’égal à égal.

Il y a un siècle, l’anthropologue Marcel Mauss montrait que le devoir de répondre à un «don» par une «contrepartie» était le fondement de l’échange dans les sociétés archaïques. Dans les sociétés complexes, cette contrepartie n’oblige pas forcément (les enfants ont-ils bien dit «merci»?). Si des patients satisfaits sauvent prochainement un chien des flammes, accompagnent une naissance, facilitent une transaction bancaire ou se mêlent de politique, eh bien, ils n’auront fait que leur travail.

Références (Nur Online mit QR Code)

1 https://www.youtube.com/watch?v=wlg7EUvHkow

2 «Es wird erwartet, dankbar zu sein»; interview de Sanija Ameti par Markus Häfliger et Philipp Loser. Tages-Anzeiger, 8 août 2022, p. 3. www.tagesanzeiger.ch/man-macht-sich-nicht-beliebt-wenn-man-sich-einmischt-592240698970

3 Mörgeli C. «Die ihr hereinkommt: Lasst alle Hoffnung fahren»: La présidente d’Opération Libero a fuit le Kosovo pour se réfugier en Suisse. Elle estime déplacé de devoir en être reconnaissante. Die Weltwoche, 10.8. 2022. weltwoche.ch/daily/die-praesidentin-der-operation-libero-kam-als-dreijaehriger-fluechtling-aus-dem-kosovo-in-die-schweiz-die-von-ihr-erwartete-dankbarkeit-findet-sie-daneben/; Mörgeli C. Debatte um die Dankbarkeit. Die Weltwoche, 17.8.2020. weltwoche.ch/story/debatte-um-die-dankbarkeit/

4 Lüthi D. «Mehr Frauen in Führungspositionen!». Bulletin des médecins suisses 2016; 97 (39): 1357-9. saez.ch/article/doi/saez.2016.05013

5 Hohl F. In guten Händen. Bulletin des médecins suisses 2021; 102 (47): 1588-90. saez.ch/article/doi/saez.2021.20264

6 Kühnle T: Mit dem IKRK und MSF in Kriegsgebieten unterwegs. Bulletin des médecins suisses 2018; 99(19/20): 635–8. saez.ch/article/doi/saez.2018.06514

7 Lüthi E. «Medizin unter besonderen Voraussetzungen liegt mir». Bulletin des médecins suisses 2016; 97 (26/27): 986–8. saez.ch/article/doi/saez.2016.04744

8 Wolff E. Mit vereinten Kräften gegen die «Vollblutdemocraten». Bulletin des médecins suisses 2021; 102 (9): 342-4. saez.ch/article/doi/saez.2021.19601; Wolff E Über Patientenschelte. Bulletin des médecins suisses 2017; 98 (13): 422. saez.ch/article/doi/saez.2017.05470

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