Et encore …

L’unité de soins intensifs ­numériques

DOI: https://doi.org/10.4414/bms.2019.18248
Date de publication: 30.10.2019
Bull Med Suisses. 2019;100(44):1478

Emanuela Keller

Médecin cheffe de l’unité de soins intensifs neurochirurgicaux de l’Hôpital universitaire de Zurich (USZ)

La numérisation de la branche est sur toutes les lèvres: en quoi modifie-t-elle le système de santé? Quels sont ses avantages pour les patientes et patients? Va-­
t-elle contribuer à réduire les coûts ou sera-t-elle, au contraire, un facteur supplémentaire de renchérissement? J’aimerais approfondir ces questions en prenant l’exemple d’une unité de soins intensifs. La numéri­sation de la médecine des soins intensifs a commencé dès les années 1990, avec l’apparition des premiers ­appareils traitant, affichant et stockant des données numériques et non plus analogiques. Ces dix dernières années, la documentation numérique des antécédents médicaux s’y est notamment ajoutée. C’est probablement dans les unités de soins intensifs que le Big Data a commencé à jouer un rôle. Les différents appareils de notre service génèrent jusqu’à 60 téraoctets de ­données par jour et par patient.

L’intelligence artificielle peut nous aider à filtrer les ­informations pertinentes. A condition de résoudre d’abord un problème. Les appareils actuels exportent leurs données dans des formats différents et ne peuvent pas communiquer entre eux. Le respirateur ne connaît pas la fréquence cardiaque du patient et l’ECG ignore tout de l’oxygénation du sang. Ces valeurs ne peuvent donc pas être mises en relation entre elles. Ce n’est pas ainsi que le secteur de la santé réussira son véritable passage à l’ère numérique. Les données des différents appareils doivent être intégrées.

C’était un peu pareil avec les différentes méthodes d’imagerie. Il a fallu une vingtaine d’années aux fabricants des appareils pour convenir d’une standardisation des données. Celle-ci existe depuis près de dix ans, ce qui présente un énorme avantage lors de l’échange de données d’imagerie. Nous devons en faire autant pour l’appareillage médical. Je suis convaincue que cela viendra. Les fabricants s’y intéressent parce que cela leur donnerait un avantage concurrentiel. En attendant, les hôpitaux universitaires recherchent déjà des solutions adéquates. Dans le cadre du projet «ICU Cockpit»*, nous nous efforçons, à l’unité de soins intensifs neurochirurgicaux de l’Hôpital universitaire de Zurich, d’intégrer les appareils et de rendre l’intelligence artificielle exploitable. Afin de pouvoir, entre autres, prédire l’évolution de l’état de santé du patient. L’intelligence artificielle doit en outre nous donner des recommandations thérapeutiques. Les premières applications fonctionnent déjà au quotidien. Il va sans dire que les données des patients sont toujours utilisées de manière anonyme.

Je suis convaincue que la numérisation nous aidera à rendre la médecine plus sûre. Pour plus de sécurité, il faut décharger l’être humain des tâches stéréotypées et usantes, afin qu’il puisse consacrer toute son attention au contact avec les patientes et patients et leurs proches ou à des questions éthiques pressantes. En ce sens, la numérisation contribuera également à rendre l’unité de soins intensifs plus humaine. Et elle nous aidera à réduire les coûts, grâce à la télémédecine. A l’avenir, les patientes et patients pourront être transférés d’une unité de soins intensifs vers une unité de soins normale ou même rentrer chez eux plus tôt, grâce à la surveillance au moyen de biocapteurs qu’ils porteront sur eux. Couplés à des algorithmes, les capteurs prédiront les dégradations de l’état de santé, nous permettant de réagir suffisamment tôt.

A mon sens, la numérisation a aussi énormément de potentiel en dehors des unités de soins intensifs. Elle sera à la fois utile aux gens et contribuera à réduire les coûts. Pour cela, nous devons renforcer la prévention, c’est-à-dire éviter que les gens se retrouvent dans des situations où leur vie est en danger. La télémédecine nous permet d’intervenir avant que cela n’arrive. C’est un formidable atout, en particulier pour les pays qui disposent de moins de ressources. L’Afrique ou l’Inde comptent par exemple des zones rurales où les soins de santé sont quasiment inexistants. Grâce à des ap­plications et à la télémédecine, on pourrait y améliorer la santé de millions de personnes par des mesures simples. Saisissons ces opportunités!

* Le projet «ICU Cockpit» est notamment financé par le Programme national de recherche 75 «Big Data» et un don à la Fondation de l’USZ.

Adresse de correspondance

emanuela.keller[at]usz.ch

Verpassen Sie keinen Artikel!

close