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DOI: https://doi.org/10.4414/bms.2022.21023
Date de publication: 14.09.2022
Bull Med Suisses. 2022;103(37):12-15

Interview: Rahel Gutmann

50 ans de la SSMI La Société Suisse de Médecine Intensive (SSMI) fête son jubilé – et jette un regard sur son histoire mouvementée. La voie empruntée se fonde sur une étroite collaboration entre la médecine intensive et les soins intensifs. Dans l’interview, les coprésidentes expliquent l’utilité de la collaboration interprofessionnelle et donnent un aperçu de l’avenir.

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Un défibrillateur d’un autre temps: depuis 1972, le paysage suisse de la médecine intensive a beaucoup évolué. Non seulement les appareils techniques ont changé, mais la Société Suisse de Médecine Intensive s’est également transformée.

© P. C. Baumann

Franziska von Arx, vous êtes co-directrice du service de soins intensifs à l’Hôpital pédiatrique universitaire de Zurich et Antje Heise, vous êtes responsable médicale à l’Hôpital de Thoune. Vous présidez ensemble la Société Suisse de Médecine Intensive. Comment cette présidence interprofessionnelle fonctionne-t-elle?

Antje Heise: Franziska est actuellement notre directrice et présidente. Mais en réalité, il s’agit d’une coprésidence avec une représentante des soins intensifs et une représentante du corps médical. Elles assurent à tour de rôle la direction pendant deux ans. Je vais prendre la présidence à l’occasion de la réunion d’anniversaire.

Franziska von Arx: Antje et mois formons un excellent duo. Nous nous connaissons, nous entendons très bien et nous échangeons régulièrement des informations. C’est notre base, elle nous aide et enrichit la présidence. Il y a évidemment aussi des tâches, telles que la formation continue, qui sont spécialement orientées vers les soins infirmiers ou médicaux et dont s’occupe alors le membre de la présidence correspondant. Mais là aussi, il peut être très précieux de demander conseil à l’autre personne.

«La pandémie nous l’a montré: l’union fait la force.»

Franziska von Arx

Infirmière en soins intensifs, co-présidente SSMI

La société de discipline médicale et la Communauté suisse d’intérêts pour soins intensifs ont fusionné en 2011. Pourquoi?

Antje Heise: En fin de compte, cette évolution était logique. Car sans le travail préparatoire depuis la base, la fusion n’aurait pas été possible. Il est dans l’essence même de la médecine intensive que les deux groupes professionnels travaillent en étroite collaboration. C’est ainsi que la question s’est posée: pourquoi ne pas former une société de discipline médicale commune? Il était important que ce partenariat s’instaure sur un pied d’égalité.

Franziska von Arx: La mise en œuvre a requis de la persévérance. Des deux côtés, quelques personnes ont finalement dit: c’est le moment, allons-y. Une société de discipline commune signifie: les mêmes droits, mais également les mêmes devoirs. C’était un défi pour nous, au sein d’une société de discipline médicale autrefois très orientée vers la médecine, mais nous l’avons volontiers relevé en raison de notre orientation commune. Nous nous impliquons autant dans la présidence que dans le comité. Ces rôles étaient rares dans l’organisation précédente. Je m’en rends compte en tant que présidente de la SSMI: cette position a une autre valeur que la présidence d’une communauté d’intérêts des soins intensifs. Et enfin, elle valorise la profession soignante.

Quels avantages voyez-vous dans l’orientation interprofessionnelle de la société de discipline médicale?

Franziska von Arx: Elle est très enrichissante, car nous apprenons à mieux connaître l’autre côté. Je comprends beaucoup mieux les préoccupations et les points forts, mais également les problèmes de la discipline car l’échange est plus étroit. La pandémie nous l’a montré: l’union fait la force. Cela nous a confortés dans l’idée que la voie interprofessionnelle que nous suivons est la bonne. Et que nous pouvons apprendre les uns des autres et nous soutenir mutuellement.

Antje Heise: Le corps médical a dû être un peu contraint à son propre bonheur. Nous nous considérons encore souvent comme des combattants solitaires. Après tout, c’est nous qui sommes responsables, ce qui rend parfois difficile de se rencontrer d’égal à égal. C’est pourquoi il faut qu’il y ait une véritable envie de changement. Il est important que nous voyions les points forts de l’autre domaine.

La réunion d’anniversaire se déroule cette semaine sous la devise «50 ans de la SSMI sous le signe de l’interprofessionnalité et de l’interdisciplinarité». Pourquoi avoir choisi cette devise?

Franziska von Arx: L’interprofessionnalité est importante, car nous formons une société de discipline médicale commune. C’est ce que nous souhaitons montrer clairement dans le cadre de cet anniversaire. Nous avançons ensemble, et c’est unique. Nous sommes en Suisse la seule société de discipline médicale qui fonctionne sur ce modèle. Et concernant l’interdisciplinarité: la médecine intensive est souvent qualifiée de discipline transversale, car nous travaillons parfois comme prestataire pour d’autres spécialisations. Par ailleurs, nous sommes une discipline à part entière avec un mandat de prestations extrêmement important. C’est pourquoi nous souhaitons organiser la réunion d’anniversaire avec nos partenaires.

Franziska von Arx (52 ans), infirmière en soins intensifs, a suivi sa formation initiale à Lucerne avec une spécialisation en pédiatrie. Elle a travaillé au service de chirurgie pédiatrique de l’Hôpital de l’Île avant de rejoindre, en 1996, l’unité de soins intensifs de l’Hôpital universitaire pour enfants de Zurich. Elle apprécie le travail en équipe et l’accompagnement des enfants et de leurs familles pendant la période de leur maladie critique. Depuis 2020, elle est co-présidente de la Société Suisse de Médecine Intensive.

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La Dre Antje Heise (57 ans) est spécialiste en médecine intensive et en médecine interne générale. Elle travaille depuis 2004 à l’unité des soins intensifs du Spital STS AG à Thoune. La prise en charge globale des patientes et des patients et les questions éthiques sur les limites de la médecine intensive sont importantes pour elle. Elle est depuis 2020 co-présidente de la Société Suisse de Médecine Intensive.

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Pendant longtemps, le titre de spécialiste en médecine intensive ne pouvait être obtenu qu’en deuxième titre. Quelle est la situation aujourd’hui?

Antje Heise: Le titre de médecin spécialiste en médecine intensive est indépendant depuis 2001. Il est utile d’obtenir d’abord un titre de spécialiste en médecine interne générale ou en anesthésiologie, par exemple. D’une part, car l’intensiviste est lié à l’infrastructure d’un hôpital. Un autre titre offre un deuxième pilier. Par ailleurs, ces autres titres offrent une bonne base pour la formation continue en médecine intensive. C’est pourquoi la plupart des médecins commencent aujourd’hui encore par une formation continue en médecine interne générale, en chirurgie ou en anesthésiologie.

Franziska von Arx: Il en va de même pour le diplôme d’expert en soins intensifs. Une certaine expérience professionnelle est exigée. On ne peut donc pas directement travailler aux soins intensifs. Le niveau d’expérience professionnelle requis dépend de l’activité exercée précédemment. Nous recommandons un à deux ans.

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Les premières unités de soins intensifs sont apparues dans les hôpitaux suisses il y a environ 40 ans.

© P. C. Baumann

Existe-t-il des offres interprofessionnelles dans la formation postgraduée et continue?

Antje Heise: La formation médicale postgraduée menant au titre de spécialiste est indépendante, tout comme les études postgraduées en soins intensifs. Certains lieux de formation organisent quelques modules interprofessionnels dans la formation en soins infirmiers en commun avec les étudiants

en médecine. Les soins sont en avance sur nous dans ce domaine. Ce n’est pas encore le cas dans la formation de spécialiste. C’est un peu différent pour les formations continues. C’est ce qui ressort déjà de notre réunion sur des thèmes interprofessionnels, qui sont présentés et discutés conjointement par les médecins et les infirmiers.

«L’une de mes priorités sera la question suivante: dans quelle direction évolue le secteur des soins intensifs en Suisse?»

Antje Heise

Spécialiste en médecine intensive, co-présidente SSMI

Franziska von Arx: Le problème est que la formation postgraduée en médecine spécialisée ne dure pas aussi longtemps que les études postgraduées.La coordination avec les études de médecine est aussi difficile. La collaboration devrait être réglée par le biais des curricula afin que l’on puisse, par exemple, proposer ensemble des modules sur les dilemmes éthiques et moraux, sur la compétence transculturelle ou sur la conduite d’entretiens. À l’avenir, nous pourrions tout à fait envisager de proposer certains modules nous-mêmes ou en coopération avec des hautes écoles spécialisées et des universités. Mais ce sont des projections. D’autres sujets brûlants nous attendent encore ces trois prochaines années.

Desquels s’agit-il?

Antje Heise: L’une des priorités de ma présidence sera la question suivante: dans quelle direction évolue le secteur des soins intensifs en Suisse? En raison de la pandémie, l’attention s’est portée sur la médecine intensive. Il a suffisamment été écrit sur les 80 unités de soins intensifs et les 800 lits. En tant que société de discipline médicale, nous nous posons la question suivante: quelle doit être la taille idéale d’une unité pour bien fonctionner? Et au niveau politique, il s’agit de savoir dans quelle direction le paysage hospitalier va évoluer à l’avenir. Nous dépendons également des décisions prises en politique de santé.

Franziska von Arx: Nos membres, c’est-à-dire le personnel des unités de soins intensifs, constituent un thème et une préoccupation centrale. On entend également beaucoup parler des conditions de travail depuis la pandémie. Elles doivent être améliorées et les collaborateurs soutenus. Nous voyons où nous pouvons exercer une influence. Il doit être clair que le travail en unité de soins intensifs requiert une formation approfondie et une expertise spécifique. Seule une formation continue de qualité permet de garantir une bonne prise en charge. Vient s’ajouter à cela le fait que le travail en unité de soins intensifs est épuisant tant sur le plan émotionnel que physique. Il faut en tenir compte.

«Les soins sont en avance sur nous concernant l’intégration de modules interprofessionnels dans la formation.»

Antje Heise

Spécialiste en médecine intensive, co-présidente SSMI

L’Initiative sur les soins infirmiers est-elle utile?

Franziska von Arx: Oui, elle est utile. Mais quand on voit comment elle est mise en œuvre de manière différente par les cantons et combien de temps il faut pour l’adapter, il faut faire davantage. Tous les hôpitaux sont actuellement confrontés à des problèmes de financement, les structures financières ont été ébranlées par la pandémie. Nous devons nous engager ici en tant que société de discipline médicale et exercer notre influence là où c’est possible.

Vous l’avez mentionné précédemment: pendant la pandémie, les unités de soins intensifs ont fait l’objet d’une attention particulière. Comment l’état de la médecine intensive a-t-il évolué?

Franziska von Arx: Lors de la pandémie, nous avons constaté que les politiques étaient plus à l’écoute. Les décideurs politiques ont appris qu’ils devaient écouter les cliniques, c’est-à-dire les gens de la base et des sociétés de discipline médicale. C’est la seule façon d’élaborer des solutions réalisables. Je souhaiterais toutefois que cet échange soit encore plus intense.

Encore un mot sur la pratique: la société de discipline médicale donne l’exemple d’une collaboration interprofessionnelle d’égal à égal. Cela se reflète-t-il aussi dans le travail quotidien dans les services?

Franziska von Arx: Cela dépend des personnes qui travaillent dans les unités de soin. Nous sommes conscients qu’il y a des services où la collaboration se passe très bien et d’autres qui ne sont pas encore aussi avancés que nous au sein de la société de discipline médicale. C’est pourquoi nous essayons de faire figure d’exemple au sein de la société médicale.

Antje Heise: En tant que société de discipline médicale, nous n’avons aucune influence sur nos unités de soins intensifs. L’interprofessionnalité ne fonctionne finalement qu’en donnant l’exemple. Et bien entendu, les démissions peuvent être l’expression d’un mauvais fonctionnement de l’équipe ou d’une mauvaise collaboration, en plus de la charge professionnelle. Dans le domaine des soins et de plus en plus au niveau des médecins, le marché est si asséché que l’on ne peut pas se permettre de telles démissions. C’est pourquoi une bonne culture d’équipe est nécessaire dans les unités. Les promesses faites du bout des lèvres ne suffisent pas.

Un regard vers l’avenir: comment la présidence va-t-elle évoluer?

Franziska von Arx: La planification de la relève est un sujet important dans presque toutes les sociétés de discipline médicale. La présidence équivaut à un poste à 20%. Ce que nous faisons bénévolement en plus de notre travail. Lorsqu’on observe l’évolution au cours des générations, il devient de plus en plus difficile d’inciter les gens à participer activement et à s’investir dans le comité et les commissions. Ce sujet nous occupera encore longtemps. Car nous avons besoin de personnes qui souhaitent s’engager dans cette tâche supplémentaire.

«En tant que société de discipline médicale, nous donnons l’exemple pour la collaboration interprofessionnelle.»

Franziska von Arx

Infirmière en soins intensifs, co-présidente SSMI

Réunion d'anniversaire

La Société Suisse de Médecine Intensive célèbre cette année ses 50 ans d’existence. Sa réunion d’anniversaire se déroulera à Bâle du 14 au 16 septembre. Lisez à partir de la page 37 l’histoire de la médecine intensive et de la société de discipline médicale en Suisse.

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