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Tribune

Pandémie en 2020: le vécu des groupes à risque et généralistes

DOI: https://doi.org/10.4414/bms.2022.20750
Date de publication: 15.06.2022
Bull Med Suisses. 2022;103(24):817-819

Katharina Tabea Jungoa, Michael J. Demlb, Rebekah Hoeksc, Oliver Sennd, Sven Streite, Yael Rachaminf

a Dre phil., post-doctorante, responsable d’équipe, Institut bernois de médecine de famille (BIHAM), Université de Berne; b Dr phil., post-doctorant, Institut de recherches sociologiques, Université de Genève; Division of Social and Behavioural Sciences, School of Public Health & Family Medicine, University of Capetown, Le Cap, Afrique du Sud; c MA, chercheuse associée, BIHAM, Université de Berne, Institute of Social Anthropology, Université de Bâle; d Prof. Dr méd., professeur et médecin de famille, Institut de médecine de famille, Université de Zurich et Hôpital universitaire de Zurich; e Prof. Dr méd. Dr phil., professeur et médecin de famille, BIHAM, Université de Berne; f Dre sc., chercheuse associée, Institut de médecine de famille, Université de Zurich et Hôpital universitaire de Zurich, Head Research Development, Campus Stiftung Lindenhof Bern (SLB)

La pandémie de Covid-19 bouleverse nos quotidiens, faisant surgir de nouveaux défis qui ont touché en particulier les personnes appartenant aux groupes à risque et les médecins généralistes. Un projet de recherche montre les effets de la première année de la pandémie de Covid-19 sur la continuité des soins primaires.

Au début de 2020, la pandémie de Covid-19 est venue bouleverser nos quotidiens, avec le premier cas positif enregistré en Suisse à la fin du mois de février, et avec le ­premier semi-confinement en mars. Pendant cette période, le système de santé a été limité aux cas ­urgents et aux personnes ayant contracté le virus du SARS-CoV-2. Mais qu’en était-il des personnes dites «particulièrement vulnérables» (ou «patients et patientes à risque»), telles que les personnes âgées et celles atteintes de maladies chroniques nécessitant un suivi médical régulier? Quelles autres personnes pouvaient être considérées comme à risque? Dans quelle mesure la continuité de leurs soins pouvait-elle être assurée? Qu’est-ce qui pouvait être perçu comme «un cas urgent» par les médecins?

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Dans le cadre du projet de la recherche, les médecins généralistes ont été interrogés sur leur vécu de la première année de la pandémie (Adam Nie´scioruk / Unsplash).

Le défi de la pandémie

Ce projet de recherche met en lumière le vécu des ­personnes considérées comme étant particulièrement à risque ainsi que celui de leurs médecins géné­ralistes pendant la première année de la pandémie de Covid-19 en Suisse. Cette recherche montre également l’influence de la pandémie sur la continuité des soins médicaux prodigués par les ­généralistes. La ­définition des «personnes particu­lièrement vulnérables» utilisée ici est celle donnée au printemps 2020 par l’Office fédéral de la santé publique (OFSP). Elle englobait les personnes suivantes: celles de plus de 65 ans, souffrant d’hypertension, de maladies ­cardio-vasculaires, de diabète, de maladies pulmonaires et respiratoires, de cancer, ainsi que les personnes atteintes de maladies affaiblissant le système immunitaire. Nous avons mené ce projet de recherche à l’aide des méthodes mixtes, c’est-à-dire composé d’une partie quantitative et d’une partie qualitative. Pour la partie quantitative, nous avons examiné des données provenant de dossiers médicaux électroniques de cabinets de médecins généralistes en Suisse de la base de données FIRE [1]. Quant à la partie qualitative du projet, nous avons réalisé 60 entretiens semi-directifs avec des patients et ­patientes à risque ainsi qu’avec leurs médecins généralistes. Cet article synthétique résume les résultats principaux du projet. Des informations complémentaires peuvent être consultées dans les ­articles ­originaux [2–7].

La continuité des soins a été assurée

L’analyse des chiffres de consultation de 272 médecins généralistes en Suisse indique que la continuité des soins a été, en principe, garantie en 2020 [2, 3]. Le nombre de consultations a certes diminué temporairement d’environ 12–17% pendant la première vague, avec le semi-confinement au printemps 2020, mais il s’est rapidement rétabli après la fin du semi-confinement, se stabilisant dans l’ordre d’idée attendu pour le reste de l’année (fig. 1). Le même phénomène a pu être constaté lors de la deuxième vague de la pandémie de ­Covid-19. L’observation d’une continuité des soins a également été confirmée, dans la partie qualitative du projet, par les récits des patients et patientes considérés à risque. En effet, ceux-ci et celles-ci ont témoigné d’une bonne prise en charge par leurs médecins généralistes, malgré la situation particulière. De plus, les entretiens fournissent des explications possibles sur le fait que la réduction des consultations chez les médecins généralistes pendant le semi-confinement n’a pas été aussi importante que la réduction des consul­tations hospitalières [3, 8]. Des consultations télé­phoniques ont par exemple permis de compenser une partie des heures de consultations régulières [8, 9]. Le cabinet du médecin généraliste, que la patientèle connaissait, a été en outre jugé plus sûr par une partie d’entre elle. Par conséquent, les patients et patientes ont préféré se rendre au cabinet de leurs généralistes, et non à l’hôpital, car les cabinets leur étaient plus familiers. La continuité des soins a aussi été ­rendue possible par les efforts des médecins généralistes, lors des consultations, mais aussi en coulisses.

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Figure 1: Nombre de consultations hebdomadaires des personnes particulièrement vulnérables chez les généralistes (patients n = 99 553). Les traits en pointillés représentent les valeurs attendues sans pandémie, avec une bande de confiance de 95% (zone grise). Le trait bleu représente les valeurs observées en 2020; les traits verticaux gris séparent les différentes phases de la pandémie. Le trait rouge représente le Stringency Index qui décrit la sévérité des mesures contre le Covid-19. Reproduit et traduit de [12].

Point de vue des médecins généralistes

Durant les entretiens, les médecins généralistes ont décrit la première année de la pandémie comme une période très intense. Cela semble être en contradiction avec le nombre plus faible de consultations [3], mais peut être expliqué par les exigences nouvelles liées à la pandémie. Bien que l’augmentation des entretiens ­téléphoniques avec les patients et patientes, les nouvelles tâches bureaucratiques ainsi que les adaptations constantes n’aient pas pu être représentées quantitativement dans les données analysées, la nouvelle situation a néanmoins contribué, de manière déterminante, à l’augmentation de la charge de travail des médecins. Les données qualitatives sur la charge de travail, pendant la pandémie, coïncident également avec les résultats d’une enquête de la FMH, selon laquelle 50% des cabinets de premier recours ont indiqué que leur activité avait été au moins modérément, voire fortement, touchée par la pandémie de mars à octobre 2020 [10]. Les généralistes ont déclaré avoir été particulièrement attentifs à leurs patients à risque. Cela s’est traduit par la multiplication des entretiens téléphoniques et des conseils, allant parfois au-delà des traitements médicaux. Pour ce faire, certains médecins ont établi des listes de personnes particulièrement vulnérables en cas d’urgence. Les généralistes ont également augmenté leurs disponibilités. Par exemple, certains ont donné leurs numéros de téléphone privé à leur patientèle. Les généralistes ont par ailleurs dû faire face à un flux important d’informations venant des autorités et à un travail de communication envers la patientèle. Durant les entretiens, les médecins ont souligné le fait que les recommandations des instances officielles changeaient constamment, ce qui demandait de nombreux efforts de clarification, notamment pour fournir des indications précises aux patients et patientes. De nombreux généralistes ont soulevé un manque de soutien et une communication insuffisante de la part des autorités, ce qui a eu pour conséquence de voir le public se tourner vers d’autres canaux d’information. A cela s’ajoute la pression, ressentie par les généralistes, liée au fait qu’ils et elles étaient le «seul» point de contact pour leur patientèle en raison de l’arrêt des séjours hospitaliers et des consultations avec des spécialistes pendant les premiers mois de la pandémie. Ces résultats mettent ainsi en ­évidence des problèmes liés aux nouvelles méthodes de travail, à la bureau­cratie et à la communication.

L’essentiel en bref

• Le projet de recherche présenté ici a examiné les effets de la pandémie sur la continuité des soins primaires pendant la première année de la pandémie Covid-19.

• Tant du point de vue des médecins généralistes que de celui des patients et patientes, les soins primaires ont pu être assurés de manière continue. Cela a toutefois représenté une charge de travail accrue pour les généralistes, malgré une réduction des consultations au printemps 2020.

• Les flux d’information et de communication avec la patientèle et les autorités ont constitué l’un des plus grands défis. A l’avenir, il sera important que les autorités donnent des instructions claires et cohérentes (par ex. pour la définition des groupes à risque et des cas urgents).

Point de vue des patients et des patientes

Malgré les conséquences de la pandémie de Covid-19, c’est-à-dire la diminution des consultations au cours des premiers mois ainsi que le contexte particulier, les patients et patientes ont indiqué se sentir généralement «entre de bonnes mains» chez leurs médecins généralistes et que la continuité de leurs soins avait été assurée. Cela a souvent été expliqué par la bonne relation qu’ils entretenaient avec leurs médecins, déjà avant la ­pandémie [7]. Que ce soit par téléphone ou en personne dans les cabinets médicaux, la plupart des personnes ont ­décrit que leurs géné­ralistes prenaient le temps de les ausculter et de ­répondre à leurs questions. Certaines ont mis en place des stratégies concernant les consultations, par exemple en se rendant au cabinet pendant les heures creuses afin d’éviter la foule. D’autres ont réduit leurs visites, se considérant comme cas «non urgent» et ne voulant pas surcharger les cabinets. Malgré ces stratégies, beaucoup de personnes ont décrit une incertitude liée au fait qu’elles ne ­savaient pas si elles étaient considérées, ou non, comme particulièrement vulnérables [6]. Dans tous les cas, elles ont été nombreuses à préciser qu’elles respectaient les recommandations, c’est-à-dire qu’elles restaient chez elles pour preuve de solidarité avec le reste de la société. Pour la patientèle, comme pour le corps médical, des problèmes de communication et des incertitudes ont surgi. Au début de la pandémie, certaines personnes pensaient que les cabinets de géné­ralistes étaient fermés, alors que ce n’était pas le cas.

Tirer les leçons de la pandémie

Lorsqu’une pandémie émerge, il est fondamental de mettre en place des mesures pour endiguer la propa­gation de la maladie infectieuse et traiter celle-ci. ­Cependant, la pandémie de Covid-19 a montré que nous devions également appréhender d’autres domaines de la santé publique qui ne sont pas directement liés aux infections au Covid-19. Les résultats des études présentées fournissent des informations importantes sur la continuité des soins des personnes considérées comme particulièrement vulnérables, en raison de leur âge ou de leurs antécédents médicaux, et qui avaient déjà besoin de soins médicaux continus avant la pandémie. «On a planifié sans (la médecine de famille)»: cette même impression, déjà décrite en 2020 dans un rapport publié dans le Bulletin des médecins suisses, a également été exprimée par les médecins de famille lors des entretiens menés [11]. Par exemple, les généralistes ont souligné des lacunes dans la communication de la part des autorités ainsi qu’une mauvaise compréhension du rôle qu’ils pouvaient avoir durant la pandémie. Les médecins de premier recours auraient souhaité des instructions claires et cohérentes de la part des autorités, notamment autour de la définition de concepts centraux en cas de situation de crise (par ex. définition des groupes à risque, urgence).

Il est important de reconnaître que, malgré les défis imprévus survenus durant cette période, les patients et les patientes ainsi que les professionnels de santé ont tout mis en œuvre pour assurer la continuité des soins, notamment grâce à une relation de confiance qui existait déjà. Cela traduit aussi la capacité d’improvisation et d’adaptation des soins de santé primaire suisse et montre comment la pandémie a pu servir de catalyseur pour l’expansion de services comme la télémédecine. Les résultats de cette étude soulignent également la nécessité, en cas de crise prolongée, de mettre en place des mécanismes permettant un dialogue, précoce et continu, entre les autorités sanitaires, les professionnels de la santé et les patients [3].

Références

Retrouvez la liste complète de la littérature sous www.saez.ch ou via code-QR

Adresse de correspondance

redaktion.saez[at]emh.ch

Références

 1 Institut für Hausarztmedizin FIRE. Das FIRE-Projekt 2021 [Available from: www.hausarztmedizin.uzh.ch/de/fire2.html].

 2 Rachamin Y, Senn O, Streit S, Dubois J, Deml M, Jungo K. Impact of the COVID-19 Pandemic on the Intensity of Health Services Use in General Practice: A Retrospective Cohort Study. Int J Public Health. 2021;66(37).

 3 Deml MJ, Minnema J, Dubois J, Senn O, Streit S, Rachamin Y, et al. The impact of the COVID-19 pandemic on the continuity of care for at-risk patients in Swiss primary care settings: A mixed-methods study. Social Science & Medicine. 2022;298:114858.

 4 Inventer le quotidien au temps du Covid-19: communiquer, soigner et organiser. Bourrier M, Deml M, Kimber L, editors. Geneva: University of Geneva; 2022.

 5 Deml M, Jungo KT. Chapitre 4. La Continuité Des Soins Primaires Pendant Une Pandémie: La Préparation D’une Etude En Toute Urgence. In: Bourrier M, Deml M, Kimber L, editors. Inventer Le Quotidien Au Temps Du Covid-19: Communiquer, Soigner Et Organiser. Sociograph, Sociological Research Studies. 55. Geneva: University of Geneva; 2022.

 6 Dubois M. Chapitre 6. A La Recherche De La Catégorie ‘A Risque’ A L’ère Du Covid-19. In: Bourrier M, Deml M, Kimber L, editors. Inventer Le Quotidien Au Temps Du Covid-19: Communiquer, Soigner Et Organiser. Sociograph, Sociological Research Studies. 55. Geneva: University of Geneva; 2022.

 7 Gicquel F. Chapitre 5. Quand L’information Devient Le Soin: La Relation Patient-E/Médecin Reconfigurée A L’ère Du Covid-19. In: Bourrier M, Deml M, Kimber L, editors. Inventer Le Quotidien Au Temps Du Covid-19: Communiquer, Soigner Et Organiser. Sociograph, Sociological Research Studies. 55. Geneva: University of Geneva; 2022.

 8 Helsana. Helsana-Report: Corona. Faktencheck zur medizinischen Versorgung während Corona. 2021.

 9 Savoy M, Dagmer H, Rytz R, Mueller Y. COVID-19 et téléconsultations. Hospital and Primary Care. 2021;20(1):41–5.

10 Clausen F, Kraft E. Die Auswirkungen der Covid-19-Pandemie auf die Arztpraxen. Schweiz Ärzteztg. 2021;102(27–28):906–9.

11 Huber X, Kilian L. Die Coronakrise aus hausärztlicher Sicht. Schweiz Ärzteztg. 2020;101(15–16):546–8.

12 Deml MJ, Minnema J, Dubois J, Senn O, Streit S, Rachamin Y, Jungo KT. The impact of the COVID-19 pandemic on the continuity of care for at-risk patients in Swiss primary care settings: A mixed-methods study. Soc Sci Med. 2022 avr;298:114858. doi: 10.1016/j.socscimed.2022.114858. Epub 2022 Feb 24. PMID: 35247784; PMCID: PMC8868005.

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