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Horizons

Quo Vadis Veritas?

DOI: https://doi.org/10.4414/bms.2022.20641
Date de publication: 06.04.2022
Bull Med Suisses. 2022;103(14):496-497

Jean-Jacques Perrenoud

Dr, spécialiste en médecine interne, cardiologie à la retraite, ancien prof. associé à l’Université de Genève

Appréhendée par les philosophes depuis l’Antiquité, la vérité comprend in se le jugement du vrai et du faux et doit coïncider avec la réalité, au-delà des croyances ou des préjugés. Le dictionnaire la définit ainsi: «Caractère de ce qui est vrai; adéquation entre la réalité et l’homme qui la pense.»

Le langage de la vérité est simple et n’est le monopole de personne (Sénèque, entre 4 et 1 av. J.-C. – 65 apr. J.-C.)

Si la première partie de la définition convient à la science, avec ses doutes et ses constantes corrections, la seconde ouvre la perspective de vérités multiples tant sont nombreux les femmes et les hommes aux certitudes diverses qui estiment être en accord avec la réalité: quot homines, tot sententiae (autant d’hommes, autant d’opinions) (Térence, 190–159 av. J.-C.). Cette assertion plus que deux fois millénaire se trouve confortée par le numérique contemporain qui permet à chacun de sélectionner ses informations pour se forger un avis. A cet égard, un certain virus couronné a probablement dévoilé toute la gamme des réflexions et comportements de l’humanité.

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Crédits image: Ana Municio / Unsplash

L’origine du problème

Le problème commence quand la conviction, sincère même dans la faute, mensongère ou fanatique, tient lieu de vérité aux responsables (et irresponsables!) politiques, religieux, aux intellectuels engagés et inspire leurs actions ou leurs écrits. Elle produit le meilleur: le Général de Gaulle et Winston Churchill en 1940, l’Abbé Pierre, Martin Luther King et tant d’autres, comme le pire: le nazisme, les génocides, le négationnisme, les sectes. Elle peut conduire à de regrettables égarements, tels les propos de Jean-Paul Sartre à son retour du pays des Soviets en 1954: «La liberté de critique est pleine et entière en URSS», ou ceux de Maurice Thorez, secrétaire général du Parti communiste français de 1930 à 1964, qui glorifie, à la Maison de la Mutualité de Paris, le 21 décembre 1949, l’un des plus grands criminels de l’histoire: «Cher et grandStaline». Le funeste autocrate soviétique est encore honoré par Paul Eluard: «... Et Staline dissipe aujourd’huile malheur / La confiance est le fruit de son cerveau d’amour...» (Ode à Staline, 1950), et par Louis Aragon: «... l’homme qui disait que gouverner c’est prévoir, et qui a toujours prévu juste...» (Staline et la France, Lettres françaises, 12 mars 1953).

«L’obstination et ardeur d’opinion est la plus sûre preuve de la bêtise» (Montaigne, 1533–1592, Les Essais).

Devenue croyance, la conviction nie la connaissance scientifique, à l’instar des créationnistes: «Le Mouvement évangélique a pour postulat de base que la Bible est la parole de Dieu et que tout ce qui y est écrit est par conséquent vrai» [1]. Déguisée en mensonge, elle cautionne l’absence de transparence et de justice des Etats totalitaires, justifie les guerres, conforte les thèses du complot largement diffusées sur les réseaux sociaux et alimente fausses nouvelles et cancel culture. «Le discours politique est conçu pour faire passer le mensonge comme véridique» [2]. Quand elle se mue en un obscur fanatisme (du latin fanum = temple), elle nourrit un islamisme sanguinaire. «Il n’y a qu’un pas du ­fanatisme à la barbarie» (Diderot, 1713–1784, Essai sur le mérite et la vertu).

Crise de valeurs morales

«Toute vérité n’est pas bonne à dire» (Piron, 1689–1773, Les Chimères ou le Bonheur de l’Illusion). Et encore moins à écrire! C’est ce que tente de faire, dans Un coupable presque parfait, l’essayiste et philosophe français Pascal Bruckner. En regard d’un monde occidental en crise de valeurs morales, objet de nombreuses critiques, il dénonce l’autoflagellation de l’homme blanc ainsi que les propos haineux et partiaux de celles et ceux qui le considèrent à l’origine de tous les maux. Il constateque le progrès, la liberté et l’universel pour lesquels se battirent tant d’individus cédèrent la place, après la chute du Mur en 1989, à d’autres «valeurs» telles que la race, le genre et l’identité. S’ensuivirent, selon lui, trois nouveaux discours, néo-féministe, anti­raciste et décolonial, importés des Etats-Unis, faisant de l’homme blanc le vrai coupable.

A ceux qui, n’ayant joué aucun rôle dans l’abolition de l’esclavage ou du colonialisme, veulent déboulonner les statues ou rebaptiser les rues, Bruckner demande: «Pourquoi démolir les monuments au lieu d’en faire les outils d’une pédagogie de la mémoire?» [3].

La véracité requiert une certaine dose de connaissance, de mémoire et de courage alors que depuis toujours, l’intelligence contribue autant à détecter le vrai qu’à échafauder le faux. Quant à la sincérité, sans doute réelle chez nombre d’individus, elle ne met pas à l’abri de la sottise ceux d’entre eux qui pensent et agissent avec cette sûreté dans l’erreur que donne la pratique d’une longue ignorance, à l’image des antivax. «Pour mesurer son incompétence, il faut être... compétent! L’ignorance rend plus sûr de soi que la connaissance» [4].

La pandémie actuelle a mis et met encore à l’épreuve épidémiologistes, chercheurs, médecins hospitaliers et praticiens, bioéthiciens, tous sommés dès le début de livrer des réponses rapides et sûres aux nombreuses questions posées par un phénomène planétaire. Or, la médecine procède de l’expérience et de l’apprentissage qui rendent sa vérité évolutive, celle d’un jour n’étant pas celle du lendemain et c’est ainsi qu’elle progresse depuis des siècles.

Et encore, la vérité peut être relative, ainsi celle contenue dans l’Evidence-Based Medicine (EBM) qui a montré ses limites au niveau individuel et dont les recommandations ne peuvent s’appliquer sans nuances ou restrictions à la population gériatrique polymorbide.

L’indépendance d’esprit comme garante?

Enfin, l’indépendance d’esprit s’avère nécessaire à ce que les Anciens nommaient mens aequa (esprit juste). S’ensuit la question iconoclaste de savoir si la neutralité politique ou religieuse ne serait pas une condition préalable à la quête du vrai. L’appartenance à un parti, une religion, une société secrète, non seulement révèle les convictions ou les croyances de leurs adeptes, mais encore oriente leurs réflexions et leurs actes dans les grands projets de société comme dans leur vie quotidienne, au risque d’un possible manque d’objectivité.

Quelle que soit la réponse, l’histoire montre qu’une fausse vérité sert maintes fois l’ambition ou l’intérêt et légitime les pires turpitudes. «La vérité se venge toujours tôt ou tard de qui tente de la bafouer. Rien ne s’édifie de durable sur les mensonges. Et bien vite sont condamnées les civilisations incapables de discerner le vrai du faux, le bien du mal, fas et nefas» [ce qui est permis, ce qui ne l’est pas, N.D.A.] [5].

Crédits

Crédits image: Ana Municio / Unsplash

Adresse de correspondance

redaktion.saez[at]emh.ch

Références

1 Grandjean M. L’Evangile du chaos. In Campus no 143, Le Magazine scientifique de l’Université de Genève, 2020.

2 Orwell G. Politics and the English Language. Londres: Penguin edition; 1946.

3 Bruckner P. Un coupable presque parfait. Paris: Editions Grasset; 2020.

4 Klein E. Chacun sa vérité. L’Information immobilière no 135, été 2021.

5 Général De Cossé Brissac C, Chef du Service historique de l’Armée. Préface (tome I) à l’Histoire controversée de la deuxième guerre mondiale par le lieutenant-colonel Eddy Bauer. Paris: Editions Rombaldi; 1966.

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