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Horizons

La découverte bousculante d’un autre monde

L’apartheid par les yeux d’un enfant

DOI: https://doi.org/10.4414/bms.2022.20448
Date de publication: 02.02.2022
Bull Med Suisses. 2022;103(05):163

Jean Martin

Dr méd., membre de la rédaction

Trevor Noah est né en 1984 d’une mère Xhosa et d’un père suisse. Il fait une carrière de comédien, avec un succès croissant en Afrique du Sud puis au-delà. En 2014, Noah rejoint aux Etats-Unis une émission hu­moristique très suivie de CNN. Dans cet ouvrage, il raconte sa vie d’enfant dans différents quartiers de ­Johannesbourg, dont Soweto, jusque vers ses vingt ans: «Le 20 février 1984, ma mère entra à l’hôpital pour une césarienne programmée. En froid avec sa famille, enceinte d’un homme qui ne pouvait être vu en sa compagnie, elle était seule. Les médecins lui ouvrirent le ventre et en tirèrent un nouveau-né moitié-blanc moitié-noir qui naissait en violation d’un grand nombre de lois et régulations. En naissant, j’étais un ‘crime’.»

Le jeune Sud-Africain a vécu les dernières années de l’apartheid, en place de 1948 à 1991, politique ségrégationniste qu’il décortique: «Le génie de l’apartheid a été de convaincre les gens qui étaient la très grande majorité de la population de se battre les uns contre les autres. C’était l’apart-hate. Vous partagez la population en groupes, faites en sorte qu’ils se haïssent et vous pouvez tous les gérer.» Son enfance a été largement marquée par ce régime: «Le fait que j’aie grandi dans un monde gouverné par des femmes n’était pas un accident. L’apartheid me maintenait loin de mon père parce qu’il était blanc mais pour presque tous les enfants dans le quartier de ma grand-mère, il avait aussi éloigné leur père. Leurs pères travaillaient dans une mine au loin quelque part [...] ou étaient en prison ou en exil combattant pour la cause. C’étaient les femmes qui maintenaient la communauté.»

Un parmi beaucoup de faits stupéfiants: s’il a constamment vécu avec sa mère, sa grand-mère, ses cousins et cousines, il se rend compte que, à part la première, tout son entourage le considère comme blanc! A tel point que, alors que Patricia l’a élevé à la dure, avec des châtiments physiques, sa grand-mère et d’autres ne le font jamais, ni ne lui demandent de rendre des services, «parce qu’on ne saurait le faire avec un Blanc». Bien qu’il ait le teint clair, il n’est pas considéré comme des leurs par les Blancs. Physiquement, il ressemble aux ­coloured (métis entre Afrikaners et Noirs), mais leur est totalement étranger.

La foi chrétienne inébranlable de sa mère est une dimension majeure de sa jeune existence. Elle l’emmène chaque dimanche dans trois églises et invoque les voies du Seigneur dans tout ce qui leur arrive, le bon comme les drames: ainsi, quand elle est enlevée par un chauffeur menaçant, au point qu’elle saute avec les enfants de la voiture en marche, ou quand son mari tire sur elle en la blessant sérieusement, elle dit que c’est la providence qui a bien voulu cela.

Grâce à l’indomptable énergie de Patricia, Trevor peut suivre des écoles d’un niveau convenable pour un Noir. Mais il est dissipé, au bord de la délinquance, passe des jours en prison – sans raison. Il devient spécialiste de la réalisation artisanale clandestine de CD et gagne quelques sous. Le crime est toujours quelque part: «Dans le quartier, même si vous n’êtes pas un criminel endurci, le crime est dans votre vie. Il y a des degrés [...] Le crime a du succès parce qu’il fait une chose que le gouvernement ne fait pas: le crime s’occupe de vous, prend soin (cares). Le crime est impliqué dans la communauté, ne fait pas de discrimination.» Il y a là une illustration forte de ce qu’on sait des mafias, en Italie, en Amérique latine: la pègre gagne beaucoup d’argent et en consacre une partie à «arroser» les communautés, aidées au plan matériel mais qui restent perdantes.

Le plus lourd, pour qui comme moi n’est pas familier de l’apartheid, c’est la description de tous les mécanismes mis en place pour empêcher les non-Blancs de déployer leur potentiel. Bien plus que séparatif, c’est un système pervers dans une multiplicité des sens possibles. Pourtant, Noah le raconte avec une constante équanimité, ses mauvais tours comme les relations familiales et l’école, même la violence omniprésente. Dans sa conclusion: «J’ai grandi dans un monde de violence mais je n’ai jamais été violent. Oui, j’ai fait des bêtises mais je n’ai jamais attaqué personne. Ma mère m’a exposé à un autre monde que celui dans lequel elle avait vécu. J’ai vu que les relations ne sont pas entretenues par la violence mais par l’amour. Quand vous aimez les gens, vous créez un nouveau monde pour eux.»

Pour ma part, j’ai découvert un livre comme on n’en lit pas souvent, à recommander pour ses qualités littéraires, historiques, socio-anthropologiques... ­humaines.

* Traduction française: Trop noir, trop blanc: Une enfance sud-africaine dans la peau d’un métis. Marseille: Hors d’atteinte; 2021

Adresse de correspondance

jean.martin[at]saez.ch

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