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Co-bénéfices santé-environnement: revue de la littérature

DOI: https://doi.org/10.4414/bms.2021.19714
Date de publication: 16.06.2021
Bull Med Suisses. 2021;102(24):807-809

Julia Gonzalez Holgueraa, Nicolas Sennb

a Centre interdisciplinaire de durabilité, Université de Lausanne; b Département de médecine de famille, Unisanté, Université de Lausanne

Les changements climatiques causés par l’être humain remettent en question les avancées en termes de progrès médicaux. Dans le sillage de sa feuille de route sur le développement durable du système de santé publiée en 2019, l’Académie Suisse des Sciences Médicales (ASSM) s’engage sur ces questions en publiant avec la Revue Médicale Suisse une revue de littérature sur les co-bénéfices santé-environnement.

L’impact sur la santé humaine découlant des dégradations environnementales observées autour du monde est de plus en plus manifeste et ­représente un ­enjeu majeur de santé publique. En effet, si des gains importants en termes d’espérance de vie et de santé globale ont été obtenus ces dernières ­décennies du fait de l’amélioration des conditions sanitaires et des progrès médicaux, ces gains risquent d’être compromis par les dégradations anthropogéniques du climat et des écosystèmes naturels. A cet égard, la pandémie ­actuelle du Covid-19, avec les retombées désastreuses sociales et sanitaires que l’on sait, vient illustrer de ­façon éloquente les craintes ­exprimées depuis des ­décennies par de nombreux scientifiques sur les risques accrus de zoonoses découlant notamment des destructions d’habitats naturels autour du monde [1, 2].

Un nombre croissant d’éditorialistes et d’associations médicales se sont exprimés sur le rôle que devraient jouer les professionnels de la santé pour encourager une transition vers des modes de vie plus compatibles avec les limites planétaires [3–5], mais peu d’études sont disponibles sur les moyens de mise en œuvre de ces ambitions, sur leur efficacité et simplement sur les connaissances de base sur les liens étroits entre santé et environnement.

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Figure 1: Concept schématique des co-bénéfices santé-environnement (source: ASSM).

Pour plus de durabilité

Faisant suite à l’article paru dans le Bulletin de l’ASSM 4/2020 [6], une revue de littérature sur les co-bénéfices santé-environnement (www.revmed.ch/cobenefices/) réalisée par le Département de médecine de famille d’Unisanté et le Centre interdisciplinaire de durabilité de l’Université de Lausanne, publiée par la Revue ­Mé­dicale Suisse (RMS) en français et traduit récemment en collaboration avec l’Académie Suisse des Sciences Médicales (ASSM) en anglais («Health and Environment Co-Benefits: Concepts and Recommendations for Clinical Practice»), présente l’état des connaissances ­actuelles à l’intention des médecins et des professionnels de santé pour accompagner l’évolution de nos ­sociétés vers plus de durabilité au travers du concept de «co-bénéfice» santé-environnement. En effet, trier ses déchets ne suffit pas. Un réel changement de paradigme est nécessaire, autant pour notre société que pour le système de santé et notre vision de la santé. Cette revue de littérature met en perspective quelques éléments clés pour aborder cette réflexion.

Le concept de «co-bénéfices»

Le concept de «co-bénéfices» décrit ainsi l’impact ­fa­vorable pour la santé humaine de mesures visant à ­réduire les dégradations environnementales, ou à l’inverse, de préservation de l’environnement en lien avec des mesures de promotion de la santé (voir fig. 1). Identifier les bénéfices locaux et immédiats découlant de ces mesures peut contribuer à en renforcer la légitimité et l’acceptabilité [7]. Concrètement, il peut s’agir pour les médecins d’aborder certaines questions directement avec les patients comme la mobilité active, l’alimentation, un plus grand contact avec la nature, voire discuter de choix énergétiques ou d’engagement communautaire comme le recommande la WONCA (association mondiale de la médecine de famille) [8]. Le concept de co-bénéfices peut sembler intuitif à beaucoup. Les études montrent cependant que les médecins sont mal à l’aise pour parler d’environnement à leurs patients, notamment car ils manquent de connaissances, et probablement d’un cadre conceptuel de la santé adéquat qui reflète le fait que la santé humaine est intimement liée à celle des écosystèmes ­naturels [9]. Une étude en cours montre par ailleurs que bon nombre de médecins sont peu ­familiers avec le concept de co-bénéfices (André et al., en cours). En pratique clinique, ce concept peut être mobilisé pour encourager des changements de comportement individuels dans une optique de double bénéfice: ­améliorer la santé des patientes et des patients et de la population et diminuer les dégradations environnementales. Articulé avec des mesures structurelles concordantes qui favorisent ces changements, ce concept offre ainsi une perspective novatrice et positive qui permet d’aborder de façon interdisciplinaire des questions de durabilité environnementale en pratique ­clinique.

Dans les structures de soins, différentes stratégies peuvent être déployées afin de réduire leur empreinte carbone. Parmi les mesures importantes, on peut citer le fait d’inciter patients et personnel à venir à pied ou à vélo, réduire la surface de travail par médecin, adopter une prescription écoresponsable ou réduire l’utilisation de compresses en coton emballés stérilement. Nous retrouvons ce type de recommandations dans une initiative comme Green Hosptial (www.greenhospital.ch) ou dans un numéro à paraître de la Revue ­Médicale Suisse pour les cabinets en mai 2021 [10].

Une exploration de certains co-bénéfices: mobilité, alimentation, nature

La revue de littérature présente en détails le concept de co-bénéfice au travers de trois domaines que sont l’alimentation, la mobilité active et le contact avec la nature. Des études montrent que, dans ces domaines, certaines transformations structurelles associées à des changements de comportements individuels permettent de réduire l’empreinte environnementale tout en présentant des co-bénéfices directs pour la santé.

Par exemple, les tendances globales montrent que les régimes évoluent vers une consommation de produits plus carbonés, avec notamment une large augmen­tation de la consommation de produits d’origines ­animales. En se basant sur une augmentation projetée de la population mondiale d’environ 30% (8,5–10 milliards en 2050) et une évolution des régimes qui suit l’évolution projetée du niveau de vie, d’ici à 2050 les émissions de gaz à effets de serre liées à l’alimentation pourraient augmenter de 80–90%, les surfaces agricoles de 67%, l’utilisation d’eau potable de 65% et l’application de phosphore et d’azote par 54 et 51% respec­tivement, et ceci alors que la production agricole est déjà une source majeure de dégradation environnementales [11]. La contre-partie positive (le co-bénéfice!) de changements d’habitudes souhaités (notamment ­réduction de produits alimentaires ultra-transformés et carnés) par une approche de co-bénéfices est d’avoir un impact sur les maladies chroniques telles l’obésité ou le diabète (qui touchent plusieurs milliards de personnes sur terre). De nombreuses études identifient une marge d’évolution possible vers des habitudes alimentaires à la fois plus saines et durables. En ce sens, les professionnels de santé ont un rôle important à jouer pour accompagner l’évolution des habitudes ­alimentaires des patients et de la population, vers des régimes contenant moins de viandes rouges, de produits laitiers, d’œufs et de produits ultra-transformés et plus de céréales, de fruits et de légumes et légumineuses [12].

Rôle des professionnels de santé

De même, sachant que l’OMS recommande pour les adultes un minimum de 150 minutes d’activité physique hebdomadaire mais qu’un nombre croissant de personnes n’atteignent pas cet objectif, dans quelle mesure les professionnels de santé pourraient-ils ­encourager la pratique de la mobilité active, ceci afin de lutter contre la sédentarité croissante de la population, tout en contribuant à réduire la pollution de l’air, le bruit, les émissions de gaz à effet de serre et les ­dégradations des habitats naturels? Pourraient-ils également contribuer à préserver la biodiversité en soulignant les bénéfices des jardins partagés et des espaces verts urbains, qui favorisent l’activité physique, une meilleure gestion du stress, une possible réduction des allergies, et renforcent le capital social? Plusieurs éléments de la littérature tendent à montrer qu’une exposition plus importante aux espaces verts a de multiples bénéfices pour la santé (allergies, santé mentale, socialisation, santé physique).

Plus globalement, intégrer des perspectives environnementales en pratique clinique, même si cela peut ­paraître intuitif à certaines et certains, nécessite de ­repenser les notions mêmes de santé et de maladie ainsi que les services de santé qui en découlent. La ­revue de littérature sur les co-bénéfices santé-environnement publiée par l’ASSM et la RMS tente d’esquisser des pistes de réflexion dans cette perspective.

L’essentiel en bref

• Le présent article présente l’état des connaissances actuelles à l’intention des professionnels de santé pour accompagner une évolution vers plus de durabilité au travers du concept de «co-bénéfices» santé-environnement.

• Le concept de «co-bénéfices» décrit l’impact favorable pour la santé humaine de mesures visant à réduire les dégradations environnementales, ou à l’inverse, de préservation de l’environnement en lien avec des mesures de promotion de la santé. En pratique clinique, il permet d’encourager des changements de comportement individuels dans une optique de double bénéfice.

• Les professionnels de santé ont un rôle important à jouer pour faire évoluer les habitudes alimentaires de la population (moins de produits d’origine animale, plus de ­céréales, fruits et légumes). Ils peuvent aussi encourager la pratique de la mobilité active et contribuer à préserver la biodiversité en soulignant les bénéfices des espaces verts ­urbains, favorables à la pratique d’une activité physique et à une meilleure gestion du stress.

La revue de littérature est disponible en français et en anglais à l’adresse www.revmed.ch/cobenefices/

Adresse de correspondance

Nicolas.Senn[at]unisante.ch

 1 Daszak P. Pandemic Report: Escaping the «Era of Pandemics»; IPBES Workshop Report on Biodiversity and Ecosystem Inter-governmental Platform on Biodiversity and Ecosystem Services. 2020.

 2 McMahon BJ, Morand S, Gray JS. Ecosystem change and zoonoses in the Anthropocene. Zoonoses Public Health. 2018;65(7):755–65.

 3 Bain PG, et al. Co-benefits of addressing climate change can motivate action around the world. Nature Climate Change. 2016;6(2):154–7.

 4 Watts N, et al. The 2019 report of The Lancet Countdown on health and climate change: ensuring that the health of a child born today is not defined by a changing climate. The Lancet. 2019;394(10211):1836–78.

 5 WONCA, P.H.A., Clinicians for Planetary Health Working Group, Declaration calling for family doctors of the world to act on -planetary health. 2019.

 6 Senn N. Santé et environnement naturel: un lien fort. Bulletin SAMW/ASSM. 2020;4.

 7 Karlsson M, Alfredsson E, Westling N. Climate policy co--benefits: a review. Climate Policy. 2020;20(3):292–316.

 8 https://www.globalfamilydoctor.com/Resources/A-Ztopiclisting/EnvironmentalMedicine.aspx

 9 Boland TM, Temte JL. Family Medicine Patient and Physician -Attitudes Toward Climate Change and Health in Wisconsin. -Wilderness Environ Med. 2019.

10 Nicolet J, et al. Recommandations pour l’écoconception des cabinets de médecine de famille. Revue médicale suisse. Mai 2021 (738).

11 Springmann M, et al. Options for keeping the food system within environmental limits. Nature. 2018;562(7728):519–25.

12 Willett W, et al. Food in the Anthropocene: the EAT-Lancet Commission on healthy diets from sustainable food systems. Lancet. 2019;393(10170):447–92.

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