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Et encore …

Pourquoi je n’ai pas étudié la médecine

DOI: https://doi.org/10.4414/bms.2021.19553
Date de publication: 17.02.2021
Bull Med Suisses. 2021;102(07):270

Nina Abbühl

Rédactrice junior

«Bonjour Docteur»: ces mots, combien de fois les ai-je entendus, enfant, lancés par les patients arrivant au ­cabinet de mon père, dans l’Emmental. Anamnèse, auscultation, pression sanguine, autant de mots qui me semblaient familiers sans que je les comprenne vraiment, alors que j’étais haute comme trois pommes. Mon père m’autorisait parfois à l’accompagner au travail, et comme j’ai toujours été curieuse, peu m’importait que je ne saisisse pas – et de loin – tout ce qui était échangé: le microcosme du cabinet enchantait mon imagination. Je me souviens encore des modèles anatomiques, des appareils mystérieux, sans parler des douceurs que me glissaient parfois les gentilles assistantes médicales. Plus tard, j’ai appris à apprécier l’accès facilité dont je bénéficiais aux conseils avisés de mon médecin de papa. De plus, ces incursions dans le monde médical étaient l’occasion d’acquérir sans ­efforts quelques notions de médecine, aussi basiques soient-elles. J’ai su dire très jeune ce qui distingue un virus d’une bactérie, ou ce qui dysfonctionne dans le corps d’une personne diabétique, parmi les bribes de connaissances éparses que j’ai gardées en mémoire jusqu’à ce jour.

A l’école, mes camarades m’ont plus d’une fois péniblement fait sentir que ma famille et moi («la famille du médecin») étions perçus comme vaguement différents, voire exotiques, dans cette région rurale de l’Emmental de la fin des années 1990, début 2000.

Une grande partie des souvenirs d’enfance que je relie à l’activité professionnelle de mon père sont positifs. J’ai beaucoup d’admiration pour ce qu’il a construit, pour son éthique professionnelle, son engagement indéfectible, bien au-delà des horaires de bureau, et son immense expérience, dont ont bénéficié des générations de patients. Beaucoup de bons souvenirs donc, mais il y a une ombre au tableau. Les horaires à rallonge, les gardes accaparant week-ends et jours fériés, le lourd travail administratif et organisationnel en plus de l’activité médicale. Et à la fin de sa carrière, il lui a encore fallu trouver un successeur. Bonjour la pénurie toujours plus criante de médecins généralistes. Voilà probablement les raisons qui ont opéré sur mon subconscient et m’ont dissuadée d’entamer une carrière médicale.

J’aurais grand peine à renier l’influence qu’a eue sur moi ma famille, mais un autre facteur a été déterminant je crois: la lecture, qui me permettait d’échapper par moments à l’environnement étriqué de mon village de l’Emmental. La littérature de jeunesse, puis Schiller et Brecht, ainsi que l’étude des deux guerres mondiales et de la politique contemporaine m’ont enthousiasmée au point que ma maturité en poche, je ne pouvais pas étudier autre chose que l’allemand et l’histoire. Mon travail de maturité était d’ailleurs dédié à la mort en tant que personnage dans la littérature allemande. Si la perception littéraire du phénomène à la fois simple et incompréhensible de la mort me fascinait, mon intérêt pour les sciences naturelles pointait lui aussi en filigrane. Difficile de renier également l’héritage de ma mère, professeure d’allemand, important lui aussi dans mon choix d’études.

Et aujourd’hui? Tout en étudiant, j’ai pu glaner de premières expériences professionnelles en assurant la ­relecture de divers textes. L’offre d’emploi du BMS ne pouvait pas mieux tomber. Rien ne pourrait me faire plus plaisir et me passionner davantage que de réviser et retravailler les textes de différents auteurs. Car comme a pu le dire Dürrenmatt: «Travailler la langue c’est travailler la pensée.»

Mais pour en revenir au BMS, lorsqu’enfant je regardais mon père parcourir les pages du «cahier jaune», ­jamais je n’aurais imaginé un jour participer à la production dudit magazine. La boucle est ainsi bouclée, et mon intérêt pour les sciences naturelles comblé, tout particulièrement lorsque je crée la page pour la rubrique Spectrum. En termes de design, je ne cache pas mon plaisir lorsqu’il s’agit de choisir des images. Quant à mon affinité pour l’histoire, j’ai été gâtée en participant durant ma première année au BMS à l’élaboration des dossiers spéciaux à l’occasion des 100 ans de la ­revue.

J’ai eu beau opter pour une carrière loin des stéthoscopes et des seringues, le cosmos médical reste présent dans ma vie grâce à mon poste au sein du BMS. Et j’en suis ravie.

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