Et encore …

Certains livres ne vieillissent jamais…

DOI: https://doi.org/10.4414/bms.2020.19293
Date de publication: 28.10.2020
Bull Med Suisses. 2020;101(44):1482

Werner Bauer

Dr méd., président de l’Institut suisse pour la formation médicale postgraduée et continue (ISFM)

Peut-être certaines et certains trouveront-ils que je rabâche et saisiront mal mon enthousiasme toujours renouvelé pour Sir William Osler. Au risque de lasser, je ne résiste pas à la tentation de le rappeler à notre mémoire une fois encore [1]. William Osler est né en 1849, au Canada. Après avoir longtemps pratiqué la médecine interne à Philadelphie, il a été l’un des professeurs fondateurs de la John Hopkins Medical School de Baltimore. Il est mort en 1919 à Oxford.

En feuilletant les nombreux ouvrages qu’il a écrits ou inspirés, je tombe régulièrement sur de véritables perles: des réflexions qui étaient hautement pertinentes en leur temps, mais qui permettent d’étonnants parallèles avec les questions qui se posent à nous aujourd’hui. Mon but, avec les quelques citations qui suivent, est de montrer combien l’intelligence est intemporelle. Et à notre époque particulière, il me semble que la sagesse qui émane de ces phrases peut servir à éclairer nos attitudes et comportements.

Medicine is a science of uncertainty and an art of probability.

L’essence même de notre art pourrait-elle être décrite de manière plus éloquente ou pertinente? Pendant l’épidémie actuelle autant qu’au XIXe siècle, la science médicale doit savoir gérer l’incertitude. Et cette attente que certains entretiennent à son égard, qu’elle puisse les armer de certitudes irréfutables, risque fort de rester toujours inassouvie. Rien ne va sans l’art de peser l’impondérable, pour évaluer les probabilités de réalisation de divers scénarios.

Humanity has but three great enemies: Fever, famine and war; of these by far the greatest, by far the most terrible, is fever.

Selon la région du monde, cette réflexion n’a rien perdu de son actualité, à ceci près qu’un «quatrième ennemi» frappe aujourd’hui à nos portes, sous la forme du changement climatique. Début 2020, personne n’aurait pu prédire que la fièvre pourrait une nouvelle fois constituer une menace sérieuse sous nos latitudes.

Soap and water and common sense are the best desinfectants.

Le savon et l’eau restent nos meilleurs alliés, accompagnés, il est vrai, de ces mélanges d’alcool et de glycérine qui nous aident aujourd’hui à faire barrière au virus. Quant à l’utilité du «common sense», personne ne penserait à la remettre en question, la seule difficulté – et la source de la plupart des controverses qui font rage – consistant à déterminer où il réside. Peut-être Osler ­aurait-il pu davantage préciser sa pensée.

Wherever plague exists an organized staff, an intelligent policy and a long purse are needed.

La phrase tient parfaitement si, à la place du mot «peste», on y glisse l’abréviation «Covid». Et l’expression «organized staff» peut évoquer le personnel des hôpitaux autant que les équipes chargées du suivi des contacts. Quant à la marée montante des coûts, elle risque de rester haute quelque temps encore. Et pour ce qui est de l’«intelligent policy», on pourrait souhaiter aux décideurs qu’ils puissent eux aussi se reposer sur des «données probantes».

A sceptical attitude in these days of hasty observation and of still hastier conclusions is peculiarly appropriate.

Cet avis sonne particulièrement juste à mes oreilles alors que les journaux et les écrans nous assaillent de pronostics, d’extrapolations, de résultats intermédiaires, d’annonces de développement de vaccins et d’hypothèses les plus diverses, tous dûment munis du label «scientifique». Il serait bienvenu, et responsable, que certains épidémiologistes professionnels ou amateurs, toujours éloquents et sûrs de leur affaire, s’inspirent de la réserve d’Osler, et nous épargnent leurs «révélations exclusives» concernant les premiers résultats prometteurs ou les résultats intermédiaires d’études en cours. Les hypothèses sont indissociables de la démarche scientifique, et le débat nécessaire pour examiner la validité des résultats de recherche. Mais pour ­aider autant le public que les décideurs, il vaudrait mieux que ces chercheurs conservent cette «sceptical attitude», pour éviter de claironner des vérités qui, très vite, se révèlent fausses.

Nous voici donc arrivés à la question des médias et de leurs points faibles. Quelle meilleure façon d’éclairer le débat et de clore cet article que de citer une dernière fois Osler:

Believe nothing that you see in the newspapers – they have done more to create dissatisfaction than all other agencies. If you see anything in them that you know is true, begin to doubt it at once.

Adresse de correspondance

werner.bauer[at]saez.ch

Référence

1 M. Silverman, TJ Murray, CS Bryan (éditeurs):
The quotable Osler, ACP (2003).

Verpassen Sie keinen Artikel!

close