Tribune

Entretien avec Matthias Egger, responsable de la Swiss National COVID-19 Science Task Force

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DOI: https://doi.org/10.4414/bms.2020.18942
Date de publication: 03.06.2020
Bull Med Suisses. 2020;101(2324):762-764

Entretien mené par Matthias Scholer

Rédacteur en chef du BMS

Fin mars, la cellule de crise du Conseil fédéral, le Secrétariat d’Etat à la formation, à la recherche et à l’innovation et l’Office fédéral de la santé publique ont instauré une Science Task Force. Cet organe consultatif vise à mieux exploiter le potentiel de la communauté scientifique suisse en vue de maîtriser la pandémie du coronavirus.

Portait – l’essentiel en bref

Matthias Egger a étudié la médecine à l’Université de Berne et s’est spécialisé en épidémiologie et biostatistique à l’institut renommé de la London School of Hygiene and Tropical Medicine. Il a ensuite participé à différents projets de recherche principalement en Angleterre mais aussi en Suisse. Il a notamment contribué à la mise en place de l’Etude de cohorte suisse VIH. En 2002, il est nommé professeur ordinaire en épidémiologie et santé publique et directeur de l’Institut pour la médecine sociale et préventive (ISPM) de l’Université de Berne. Il préside depuis 2017 le Conseil national de la recherche du Fonds national suisse (FNS).

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Matthias Egger: «Nous connaissons encore mal le virus.»

La Science Task Force se compose d’un Advisory Board et de plusieurs groupes d’experts. Comment fonctionne la collaboration entre ces deux entités et quelles sont vos tâches en tant que président de la Task Force?

Les dix groupes d’experts se composent chacun de cinq personnes en moyenne qui se réunissent régulièrement lors de rencontres virtuelles pour discuter des sujets actuels et rédiger des dossiers thématiques, appelés policy briefs, sur l’état de la recherche. Les responsables de ces groupes siègent ensemble au sein du conseil consultatif, si bien que la communication est garantie. Je préside les réunions virtuelles de ce conseil avec le vice-président, Martin Ackermann, de l’EPFZ, et représente la Task Force au sein de la cellule de crise de la Confédération (n.d.l.r.: les policy briefs sont accessibles sur le site www.ncs-tf.ch → policy briefs).

Une des trois missions principales de l’organe consultatif scientifique est de conseiller les autorités fédérales et cantonales. Combien de demandes remontent jusqu’à la Task Force et pourriez-vous nous donner quelques exemples de sujets traités actuellement?

Nous recevons plusieurs questions par jour, même le week-end. Un des sujets du moment concerne la modélisation de l’épidémie en Suisse après le nouvel assouplissement des mesures, entré en vigueur le 11 mai dernier. Dirigé par le Professeur Sebastian Bonhoeffer de l’EPFZ, le groupe d’experts Data and Modelling planche actuellement sur des modèles permettant d’évaluer en continu l’évolution du taux de reproduction et d’autres paramètres. Le Professeur Manuel Battegay de l’Hôpital universitaire de Bâle se penche actuellement avec le groupe d’experts Clinical Care sur les facteurs de risque du développement d’une forme grave du Covid-19. Un dossier à ce sujet est paru récemment.

La Science Task Force a par ailleurs pour mission d’identifier les thèmes de la recherche dans lesquels la Suisse peut apporter rapidement une contribution significative à la lutte contre le Covid-19. Dans quels domaines voyez-vous les principales opportunités pour la recherche en Suisse?

Nombreuses sont les disciplines qui peuvent contribuer à maîtriser la crise du Covid-19. Au premier rang, je vois bien sûr la biomédecine, mais les sciences humaines et sociales et les différentes sciences de l’ingénierie sont aussi très importantes. Pour l’heure, les priorités se concentrent sur une meilleure compréhension de la réponse immunitaire et le développement de vaccins efficaces et fiables. En parallèle, nous étudions aussi l’impact de la crise sur l’économie et la société. Dans ce contexte, le Fonds national suisse a lancé dès mars un appel à projets destinés au Covid-19 (n.d.l.r.: www.snf.ch → Encouragement → Programmes → Coronavirus).

La troisième mission de l’organe consultatif scientifique est de définir des mesures visant à promouvoir l’innovation dans le but d’accélérer la lutte contre le Covid-19. Existe-t-il déjà dans ce domaine des champs d’action concrets?

Le Conseil fédéral a décidé récemment de lancer un programme de recherche national sur le Covid-19, auquel collaborera également l’agence suisse pour l’innovation «innosuisse» et qui sera probablement accompagné par des membres de la Task Force (n.d.l.r.: www.snf.ch → Encouragement → Programmes → PNR 78 Covid-19).

Dans quelle mesure la Science Task Force doit-elle faire des compromis entre les enjeux de santé publique et les besoins de l’économie du pays lorsqu’elle prend des décisions?

Une économie de marché sociale qui remplit son contrat revêt beaucoup d’importance pour la santé. Il est donc primordial de mettre en perspective les enjeux relevant de la santé publique et de la protection de la population contre le SRAS-Cov-2 et l’impact de la hausse du chômage, de la solitude et de l’isolement social. Deux groupes d’experts, le premier, Economics, présidé par la Professeure Monika Bütler de l’Université de Saint-Gall, et le second, Ethics, Legal and Social, sous la houlette de la Professeure Samia Hurst de l’Université de Genève, se penchent intensivement sur ces questions et collaborent actuellement avec le groupe Public Health du Professeur Marcel Tanner de l’Université de Bâle et le groupe Digital Epidemiology du Professeur Marcel Salathé (EPFL) et comparent les coûts, pour l’économie et la société, d’un dépistage accru et de mises en quarantaine par rapport à un confinement prolongé.

N’aurait-il pas été préférable d’instituer l’organe consultatif scientifique dès la propagation du virus au début de l’année en Chine afin de se préparer à l’arrivée de la pandémie en Europe?

Oui. C’est aussi ce que j’aurais préféré. Mais c’est beaucoup plus facile de l’exiger avec le recul actuel. En revanche, il sera important de tirer des leçons de cette crise et de veiller à ce que notre pays soit beaucoup mieux préparé à l’avenir pour faire face à ce genre de situation.

Il y a plusieurs années, vous avez été au front de l’épidémie du VIH, lorsqu’elle a éclaté dans le monde et en Suisse, et vous avez participé activement à des projets de santé publique. Comment voyez-vous la pandémie actuelle à la lumière de cette expérience personnelle?

Mes longues années de travail de scientifique et d’épidémiologiste dans le domaine du VIH/sida mais aussi toute l’expérience acquise avec l’épidémie d’Ebola en Afrique de l’Ouest, où j’ai participé aux études de terrain sur le vaccin dans un groupe de travail de l’OMS, sont très précieuses. En revanche, la pandémie du Covid-19 est très différente de ce qu’était la situation avec le VIH/sida ou l’Ebola et je ne cesse d’en apprendre davan­tage.

Dans l’UE, plusieurs voix s’élèvent pour critiquer que chaque pays prévoit sa propre stratégie de déconfinement. Ne serait-il pas envisageable et pertinent de mettre sur pied une Science Task Force internationale, ou au moins européenne, visant à harmoniser les mesures des différents états?

Un organe consultatif européen est prévu. Nous sommes déjà en contact étroit avec différents pays. Le groupe d’experts du Professeur Roman Stocker de l’EPFZ travaille sur les relations internationales. Nous avons déjà eu des entretiens avec la Corée du Sud, Singapour et la Grande-Bretagne. Nous participons par ailleurs aux vidéoconférences des chief scientists avec pas moins d’une vingtaine de pays.

Quel sera le rôle du corps médical dans la stratégie de déconfinement?

Aujourd’hui déjà, il joue un rôle important et ce à plusieurs titres: il soigne les personnes malades, fait de la prévention et informe la population; et bien sûr aussi, il aide à surveiller l’épidémie. Dans ce contexte, je souhaiterais remercier tous les médecins d’avoir annoncé les hospitalisations et les décès liés au Covid-19 et les nouveaux cas diagnostiqués. Sans ces données, nous ne pourrions pas établir de modèles fiables et nous ne serions pas en mesure de prévoir l’évolution de l’épidémie, ni de planifier le nombre de lits dans les hôpitaux et en soins intensifs. De par ma propre expérience, je sais que remplir des formulaires ne fait pas partie des activités préférées des médecins. Mais je sais aussi qu’il sera très important d’avoir un bon système de surveillance au cours des prochaines semaines, parce que le virus peut être transmis par des personnes asymptomatiques, qui sont d’ailleurs probablement à l’origine d’une bonne partie des infections. Les médecins ont donc désormais pour mission d’agir comme des détectives et de diag­nostiquer au plus tôt les patients atteints du Covid-19 dans le but de briser le plus de chaînes de contagion possible. A leurs patients et à leurs proches, ils doivent expliquer l’importance du dépistage, du suivi des contacts, de l’isolement et des mises en quarantaine.

Et à ce sujet, auriez-vous un souhait à exprimer aux médecins?

Le premier serait: continuez comme ça! Le nombre relativement faible de professionnels de la santé infectés dans notre pays constitue un bilan remarquable et, à ma connaissance, il n’y a pas eu un seul décès. Un contraste frappant par rapport à d’autres pays. Le groupe d’experts Infection Control and Prevention, dirigé par la Professeure Sarah Tschudin-Sutter de l’Hôpital universitaire de Bâle, suit attentivement l’évolution. Inversement, la situation dans les EMS n’est pas aussi bonne que dans le secteur hos­pitalier. Des efforts supplémentaires sont nécessaires pour éviter de nouvelles flambées du Covid-19.

Si je pouvais exprimer un souhait, ce serait celui d’inviter les médecins à fournir des données plus complètes sur le début des symptômes; cela permettrait de détecter plus rapidement une éventuelle détérioration de la situation. Par ailleurs, les données et indications concernant les contacts avec les patients atteints de Covid-19, les maladies chroniques préexistantes et les éventuels séjours en soins intensifs sont très importantes pour faire de bonnes prévisions sur la suite de l’épidémie. Et encore une fois, il faut tester autant que possible!

A votre avis, quel sera l’impact à long terme de la pandémie actuelle sur le système de santé de notre pays?

La situation actuelle devrait nous inciter à réfléchir à notre système de santé et à la manière de mieux le préparer au type d’urgence que nous vivons. Notre système d’annonce et de notification devra certainement être amélioré et passer au numérique. Notre capacité de dépistage (tests PCR) devra également être au cœur de notre réflexion car elle nous permettra de mettre rapidement en œuvre les possibilités diagnostiques dont nous avons besoin pour lutter contre un nouveau virus. Dans le même ordre de réflexion, je me demande si le dépistage du cancer du col de l’utérus ne devrait pas être basé principalement sur la détection des types de HPV à haut risque par tests PCR plutôt que sur la cytologie. Le suivi des contacts est aussi une question que nous devons prendre plus au sérieux en visant notamment une harmonisation entre les cantons sur la manière de procéder et de collecter les données. Il est bien probable que le SRAS-CoV-2 ne nous quitte plus, même si un vaccin efficace est découvert. Le risque d’infection au virus affectera de nombreux domaines de la médecine et le syndrome inflammatoire multisystémique pourrait avoir des effets à long terme sur divers organes. Il ne faut pas non plus sous-estimer l’impact psychologique et psychiatrique.

Tournons-nous vers l’avenir malgré tout: pouvez-vous estimer combien de temps sera nécessaire jusqu’à ce qu’un vaccin soit disponible sur le marché?

C’est très difficile à dire. Nous connaissons encore mal le virus. Nous ne sommes pas à l’abri d’une surprise dés­agréable susceptible de complexifier et ralentir le développement de vaccins efficaces et fiables. Dans le meilleur des cas, je table sur un an avant les premières grandes études sur le terrain. Mais cela peut tout aussi bien durer plus longtemps.

Quel est votre message à la population?

Le succès du confinement nous a donné une seconde chance pour contrôler la propagation du SRAS-CoV-2. Maintenant, nous devons faire preuve de solidarité et utiliser toutes nos connaissances pour garder le contrôle de la situation: hygiène des mains, espacement, tests, contact tracing, isolement et quarantaine.

Crédits

Fonds national suisse (FNS)

Adresse de correspondance

matthias.scholer[at]emh.ch

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