Courrier / Communications

Pourquoi pas 200 ou 400 francs?

DOI: https://doi.org/10.4414/bms.2020.18499
Date de publication: 15.01.2020
Bull Med Suisses. 2020;101(03):57

Dr Arnaud Janin, Saint-Légier

Pourquoi pas 200 ou 400 francs?

Lettre concernant: Henggi B, Schweizer C. Quelle attitude adopter face aux cadeaux et invitations à dîner. Bull Med Suisses. 2019;100(47):1562–-1564.

Les auteurs de l’article nous informent des nouvelles prescriptions sur l’utilisation des produits thérapeutiques qui entrent en vigueur le 1er janvier 2020. Cette nouvelle ordonnance vise à renforcer l’intégrité et à augmenter la transparence dans la manière de gérer les produits thérapeutiques. Cet effort de transparence paraît louable, mais a un fort parfum de poudre aux yeux.

On apprend ainsi que la valeur d’un cadeau par professionnel ou cabinet médical ne doit pas dépasser 300 francs par an. Ah oui! et pourquoi pas 200 ou 400? Les invitations à ­dîner ne sont pas interdites, à condition que cela se déroule dans le cadre d’un entretien professionnel et que les frais de repas ne dépassent pas 100 francs. Interdiction de rire.

Autre exemple attendrissant, un médecin peut accepter un livre d’images pour enfants sur le cholestérol à déposer dans sa salle d’attente. On imagine le scénario, un bon et un méchant cholestérol qui s’affrontent et l’arrivée triomphante d’une pilule de statine avec un Z sur la poitrine.

En janvier 2006, le Lancet (No 367) publiait un extrait d’un rapport parlementaire britannique sur l’influence de l’industrie pharmaceutique. On pouvait y lire entre autres: ­«L’influence de l’industrie pharmaceutique est hors de tout contrôle. Ses tentacules s’infiltrent à tous les niveaux, soignants, patients, chercheurs, universités, médias, écoliers et politiciens. Ses multinationales planifient, sponsorisent et contrôlent les publications sur tous les essais de médicaments…»

Plus récemment en novembre 2019, une étude réalisée en France par l’université et centre hospitalier universitaire de Rennes, publiée dans le British Medical Journal (BMJ), mettait en évidence que les médecins généralistes qui reçoivent des cadeaux de l’industrie pharmaceutique prescrivent plus et moins bien.

La création d’un seuil minimal de cadeaux à déclarer sous couvert d’un prétendu réalisme est un symbole de laxisme et une approche sous influence industrielle (Revue Prescrire 2008;28(299):704–705). Les études de science humaines montrent que de manière contre-­intuitive l’influence des cadeaux sur les personnes qui les acceptent est parfois plus importante quand leur montant est faible (Revue Prescrire 2011;31(335):694–696).

Des expériences menées par des psychologues sociaux ont montré que le fait d’offrir à manger crée une réception plus favorable et une meilleure mémorisation du message commercial.

En général, les individus reconnaissent volontiers leurs liens d’intérêt, mais affirment cependant que ces liens n’influencent pas leur action, uniquement celles de leurs pairs. Or, cette attitude n’est pas soutenue par les faits. C’est ce que les psychologues appellent «l’illusion de l’unique invulnérabilité». C’est un biais cognitif qui nous conduit à croire que nous sommes justement moins victimes de biais que les autres personnes. Il est une des variantes du biais du supériorité, qui conduit les individus à croire qu’ils ont de meilleures capacités que les autres.

Les dépenses promotionnelles des firmes sont un moyen coûteux pour la collectivité d’apporter des informations non fiables aux médecins. Aucun cadeau d’une firme à un soignant ne doit être considéré comme «normal» ou «acceptable». On attendrait de la FMH qu’elle défende cette ligne.

Mais les liens de consanguinité entre le monde médical et l’industrie pharmaceutique sont tellement forts que cela restera un vœu pieux. Il n’est d’ailleurs pas anodin de constater que l’un des cosignataires de l’article, responsable des affaires publiques à la FMH, est un ancien lobbyiste membre d’Interpharma, l’association des entreprises pharmaceutiques suisses. Tout est dit.

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