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FMH

Sixième symposium MedEd de l’ISFM à Berne

Mégatendances et tournants

DOI: https://doi.org/10.4414/bms.2019.18454
Date de publication: 04.12.2019
Bull Med Suisses. 2019;100(49):1646-1649

Bruno Kesseli

Dr méd. et lic. phil., médecin et journaliste médical

Le sixième symposium MedEd de l’Institut suisse pour la formation médicale postgraduée et continue (ISFM) consacré aux perspectives de la formation médicale a une nouvelle fois suscité un grand intérêt. Il s’est déroulé pour la troisième fois consécutive au Centre Paul Klee et a apporté des informations, commentaires et pistes de réflexion parfois surprenants sur les perspectives de la formation médicale.

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Le symposium MedEd 2019 au Centre Paul Klee à Berne a offert un programme varié.

Avec plus de 200 visiteurs, le symposium a enregistré cette année un nouveau record de participation, ce qui peut être considéré comme un cadeau d’anniversaire pour Werner Bauer. En effet, l’ISFM fête ses dix ans d’existence en 2019, et Werner Bauer se trouve également depuis dix ans à sa tête. Dans son allocution de bienvenue, il a souligné que l’ISFM ne se limitait pas à des tâches administratives, mais entendait jouer un rôle actif dans la formation médicale postgraduée et continue, et c’est d’autant plus important que le corps médical a la réputation (sans que ce soit totalement infondé) d’être avant tout réactif. Sur ce point, il a rappelé que le contre-courant avait du bon pour faire avancer la cause des médecins.

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Werner Bauer.

Allocution de bienvenue du directeur de l’OFSP

Au cours des six dernières années, Pascal Strupler est devenu un incontournable du symposium MedEd. Comme d’habitude, le directeur de l’Office fédéral de la santé publique (OFSP) a eu l’opportunité de s’adresser à l’assemblée. Dans le plus pur respect de la tradition de ses discours précédents, il s’est montré très aimable envers les médecins et a fait l’éloge de la qualité des soins médicaux en Suisse, sans manquer quelques remarques finement acérées. Compte tenu des développements actuels, il a estimé qu’il fallait se demander si le système de la formation postgraduée était encore adapté, car la nouvelle génération de médecins a d’autres besoins que les précédentes: elle accorde davantage d’importance au travail à temps partiel, et ses ambitions de carrière sont plus modestes. Cependant, il a rappelé que les exigences professionnelles restaient élevées et que l’objectif prioritaire était donc de concilier les nouveaux besoins individuels et les attentes de la société vis-à-vis du système de santé.

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Pascal Strupler.

Profession de médecin et mégatendances

Le symposium s’est poursuivi dans un esprit optimiste avec l’exposé [1] de Daniel Dettling, juriste et spécialiste des sciences de l’administration publique. Il a démontré par quelques exemples du Global Ignorance Test notre tendance à l’awfulizing, c’est-à-dire à considérer le monde comme plus mauvais qu’il ne l’est effectivement. Le public du symposium est aussi tombé dans le piège lors de l’estimation de l’espérance de vie globale. Daniel Dettling a expliqué que la recherche sur le cerveau fournit des explications plausibles de cet écart entre perception et réalité. En effet, dans l’histoire de l’évolution, la peur du danger et du rejet a apporté des bénéfices évidents pour la survie.

A l’heure actuelle, on ne sait pas précisément de quoi sera faite la médecine du futur. Mais pour Daniel Dettling, il ne fait pas de doute que l’humain et l’empathie dans la relation avec les patients seront essentiels. L’humain gagne en importance, et il ne sera jamais automatisé, raison pour laquelle la transition numérique conduira finalement à une valorisation de la profession de médecin. Les médecins deviendront de plus en plus les coaches de leurs patients. Dans ce contexte, l’intelligence artificielle ne sera pas une concurrence, mais augmentera l’intelligence humaine. A l’avenir, ce seront donc principalement les mauvais communicateurs parmi les médecins qui s’exposeront à des plaintes. Pour Daniel Dettling, les outils électroniques vont encore gagner en importance: dans un proche avenir, environ un tiers des consultations ne se dérouleront plus au cabinet. Le smartphone deviendra le médecin personnel virtuel du patient. Néanmoins, la peur de voir l’homme remplacé par la machine dans le système de santé est infondée. D’ici 2027, on pronostique jusqu’à 65% de nouveaux emplois, dont de nouvelles professions comme le coach de santé, le conseiller en formation, le navigateur des connaissances ou l’assistant personnel de santé. Daniel Dettling a conclu son tour d’horizon en estimant que la compétence en santé deviendra une compétence clé du XXIe siècle.

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Daniel Dettling.

Sexe et genre dans la médecine

Dans son intervention intitulée «Sexe et genre dans la médecine: conséquences pour la formation postgraduée», Catherine Gebhard a montré au public de manière impressionnante que la médecine spécifique au genre fait figure de parent pauvre de la médecine. La professeure de médecine cardiovasculaire et d’imagerie cardiaque spécifique au genre de l’Université de Zurich et de l’Hôpital universitaire travaille depuis des années sur ce thème. Comme elle l’a expliqué, cette discipline revêt une grande importance, car la recherche scientifique fournit des preuves manifestes ­indiquant que la médecine one-fits-all ne fonctionne généralement pas ou fonctionne de manière peu satisfaisante et s’accompagne de trop d’effets indésirables. Notamment – mais pas seulement – en cardiologie, des données concrètes permettent d’illustrer plusieurs exemples de différences spécifiques au sexe.

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Catherine Gebhard.

De manière générale, les conséquences d’une médecine non spécifique au genre sont graves. Beaucoup de substances actives, même des préparations hormonales utilisées presque exclusivement par des femmes, ne sont testées que sur des hommes. D’après les chiffres de l’autorité américaine de surveillance des médicaments, les femmes aux Etats-Unis, entre 2004 et 2013, ont souffert de 50% de plus d’effets indésirables que les hommes suite à la prise de médicaments. Huit médicaments sur dix sont retirés du marché en raison des effets secondaires qui surviennent exclusivement ou majoritairement chez les femmes. Même si, contrairement à l’opinion répandue, les femmes meurent plus souvent des suites d’une maladie cardiovasculaire que les hommes, elles sont, par exemple en cas d’AVC, moins vite prises en charge médicalement. Cela tient également au fait que les symptômes d’évènements cardiovasculaires se présentent souvent différemment chez les femmes que chez les hommes. Inversement, les troubles de l’alimentation et les dépressions ne sont souvent pas diagnostiqués chez les hommes, parce que l’on associe ces pathologies plutôt aux femmes.

Quelques lueurs d’espoir apparaissent cependant à l’horizon car la médecine, au cours des dernières années, a mieux pris conscience de la négligence des aspects spécifiques au sexe et au genre, tant au sein de la discipline que dans le public, notamment grâce aux médias. Pour Catherine Gebhard, Fix the knowledge est la devise qui permet de combler ce déficit et doit guider la recherche, la formation médicale et la prise en charge des patients.

Ombres et lumières de la formation postgraduée

A la suite des trois séminaires menés en parallèle [2], qui marquent traditionnellement l’ouverture de l’après-midi du symposium, le public a pu assister au dernier exposé de la journée. Daniel Genné, médecin-chef et membre de la direction du Centre hospitalier Bienne, a partagé avec le public sa vision de «La formation postgraduée aujourd’hui: ombres et lumières». Il a montré que la qualité de la formation postgraduée est influencée par un grand nombre de facteurs «volatils». Les formateurs jouent un rôle clé, car ils doivent assumer différentes fonctions, parmi lesquelles figurent non seulement les rôles traditionnels de médecin, de chercheur et d’enseignant, mais aussi ceux plus éloignés de manager, expert financier ou chargé de communication.

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Daniel Genné.

La pression économique, l’augmentation des tâches administratives et la limitation de la durée hebdomadaire de travail à 50 heures sont trois autres «facteurs de stress» pour la formation postgraduée. Daniel Genné a confirmé, sondages à l’appui, l’affirmation de Pascal Strupler selon laquelle la génération Y a d’autres besoins. Ces médecins attachent une très grande importance à l’équilibre entre travail et vie privée, aux possibilités de travailler à temps partiel, aux congés pour des projets privés, aux congés sabbatiques ou aux crèches ouvertes 24 heures sur 24. A cela s’ajoutent des exigences élevées à l’égard de leurs supérieurs hiérarchiques, dont ils attendent d’excellentes connaissances, un feed-back régulier et pertinent, un coaching poussé et une réduction des charges administratives.

ISFM Award 2019: les lauréats

Les noms des lauréats de l’ISFM Award 2019 récompensés pour leur engagement exceptionnel dans la formation postgraduée ont été rendus publics dans le cadre du sixième symposium MedEd. Ce prix est décerné sur la base des nominations proposées par d’anciens médecins-assistants. Les formateurs et équipes suivants sont les lauréats 2019:

Formateurs: Prof. Dr méd. Hatem Alkadhi; Dr méd. Alessandra Angelini; PD Dr méd. Johannes Dominik Bastian; Dr méd. Stefan Brodmann; Dr méd. Anna Giulia Brunello; Dr méd. Francesco Caronni; Dr méd. Stefan Eisoldt; PD Dr méd. Manuel Fischler; Dr méd. Sonia Frick; Dr méd. Paolo Gaffurini; M. Gaël Grandmaison; Dr méd. Priska Grünig; Dr méd. Tamara Guidi; Dr méd. Thomas Herren; Dr méd. Ann-Kristin Hörsting; Prof. Dr Stefan Klöppel; M. Jens-Peter Kögel; Dr méd. David Lorenzana; Dr méd. Luzia Meier; Dr méd. François Pilet; Dr méd. Daniel Ribeiro; Dr méd. Florian Riese; M. Bruno Rodrigues; Dr méd. Susanne Schibli; Prof. Dr méd. Torsten Schlote; Dr méd. Robert Schorn; Dr méd. Michael Studhalter; Prof. Dr méd. Michael Thiel; Dr méd. Annina Vischer.

Equipes: équipe de l’Hôpital universitaire de Bâle, radiologie; équipe Frauenpraxis runa GmbH; équipe Hirslanden Klinik St. Anna, clinique de médecine interne et néphrologie; équipe de l’Hôpital de Thusis, médecine interne; équipe du centre de médecine interne ­Aarau; équipe Stadtspital Waid, instituts de radiologie et médecine nucléaire.

Face à cette complexité, l’organisation d’une formation postgraduée adaptée devient très exigeante et difficile à financer. Sans pouvoir sortir du chapeau l’œuf de Colomb, Daniel Genné a présenté une série de pistes de réflexion et de propositions intéressantes pour garantir ou améliorer la qualité de la formation postgraduée. Il considère que les EPA (Entrustable Professional Activities) sont un bon instrument, à condition qu’elles soient intégrées intelligemment dans les programmes de formation postgraduée. Il s’attend aussi à une amélioration de la qualité de la formation postgraduée avec l’introduction d’une sorte de marché des transferts pour les médecins cadres, à l’instar de ce qui est pratiqué dans le football professionnel. Pour cela, la qualité de la formation postgraduée des médecins concernés serait évaluée selon un barème de points objectif et les hôpitaux formateurs qui les engageraient recevraient un soutien financier correspondant. Ces fonds seraient cependant exclusivement réservés à la formation postgraduée. Daniel Genné s’est par ailleurs montré convaincu que le meilleur des concepts ne sert à rien si l’atmosphère de travail n’est pas bonne dans un établissement de formation postgraduée. Pour lui, créer un tel climat doit être un objectif fondamental, c’est ce à quoi il s’attache aussi dans son propre établissement.

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La discussion animée par Iwan Rickenbacher (tout à droite) a réuni (de g. à d.): ­Daniel Genné, Markus Furrer, Bernadette Häfliger Berger, Dina-Maria Jakob, 
Adrian Göldlin, Guido Schüpfer.

Une table ronde animée

«La formation postgraduée se trouve-t-elle à un tournant?» Le symposium s’est achevé par une table ronde animée par Iwan Rickenbacher, réunissant cinq acteurs de différents domaines de la médecine et la responsable de la division Professions de la santé de l’OFSP [3]. L’interprofessionnalité et les difficultés du financement de la formation postgraduée ont été citées parmi les tournants potentiels, mais aussi les nouveaux rôles que les médecins doivent assumer. Daniel Genné s’est dit persuadé que des personnalités multitâches seront très recherchées à l’avenir. Quant à Markus Furrer, il a critiqué le manque de perméabilité dans la médecine, car même en disposant des qualités requises, une infirmière n’a pas la possibilité, en cas de pénurie de médecins, de se former par une procédure simplifiée pour devenir médecin. Bernadette Häfliger a répondu que la loi sur les professions médicales n’autorise actuellement pas ce genre de raccourcis, mais rappelé que la plate-forme Avenir de la formation médicale réfléchit intensément à de nouveaux modèles et compétences.

De nombreuses remarques ont porté sur le financement de la formation postgraduée. Pour Guido Schüpfer, dix ans de sous-financement de la formation postgraduée ont laissé leurs traces. En fin de compte, tout est toujours une question d’argent. Les participants à la table ronde étaient cependant unanimes sur le fait que la formation postgraduée doit être une évidence pour les hôpitaux.

Dans son discours de clôture, Werner Bauer s’est montré raisonnablement optimiste pour ce qui concerne le futur financement de la formation postgraduée – son optimisme s’appuyant sur les signaux positifs qu’il a reçus de la part de directeurs d’hôpitaux et de politiciens. Sa conclusion était toutefois sans équivoque: «Osler n’aurait aucune chance en tant que médecin-chef aujourd’hui» [4].

Promotions de projets par l’ISFM 2019

L’appel à projets sur le thème de la formation postgraduée a une nouvelle fois suscité une forte participation. Sur les 47 projets soumis, le jury a sélectionné cinq projets originaux, qui bénéficieront du soutien de l’ISFM (à hauteur de 150 000 francs au total). Les projets ont été brièvement présentés lors du symposium MedEd:

– prEPAred – une formation postgraduée plus précise grâce au développement d’un système d’évaluation basé sur les EPA (Hôpital universitaire de Zurich);

– Recours à un feed-back multisource dans la formation médicale postgraduée: rédaction d’une directive de mise en place (Hôpital universitaire pédiatrique de Zurich);

– Spital-Wiki (Hôpital de Linth);

– EPA: Just do it! A faculty development project to implement postgraduate EPAS in the clinical setting in Switzerland (Hôpital de Lachen);

– Introduction du modèle vidéo à 4 niveaux de Peyton pour instruire les médecins-assistants en se servant de l’exemple de la pose du cathéter ombilical veineux – une étude randomisée contrôlée (Hôpital universitaire pédiatrique des deux Bâles)

Crédits

Bruno Kesseli

Adresse de correspondance

b.kesseli@hispeed.ch

Références

1 Les présentations des principaux exposés et séminaires sont ­disponibles sur le lien suivant: https://www.siwf.ch/fr/projets/symposium-meded.cfm

2 Séminaire A: Didaktik in der Medizin: Tipps und Tricks für Weiterbildende. Dr méd. Christian Schirlo, direction du domaine structure et développement, secrétariat de la direction UMZH, Zurich; dipl. psych. Anja Pawelleck, cheffe d’équipe formation continue didactique universitaire UZH, Zurich; Dr méd. Urs Strebel, ancien médecin-chef, Hôpital de Männedorf; Dr méd. Andrea Meienberg, Trainee «RCP Workshop Facilitator», Hôpital universitaire de Bâle.

Séminaire B: Entrustable Professional Activities (EPA’s). Dr méd. Regula Schmid, médecin adjointe au service de neuropédiatrie, ­Hôpital cantonal de Winterthour; Dr méd. Sonia Frick, MME, médecin adjointe au service de médecine interne, Hôpital de Lachen; Dr méd. Adrian Marty, MME, directeur médical du centre de simulation, Hôpital universitaire de Zurich.

Séminaire C: Burnout des étudiant(e)s et médecins-assistant(e)s. Dr méd. Nadia Bajwa, MD, MHPE Université de Genève, Faculté de médecine, Hôpitaux Universitaires de Genève; Prof. Dr méd. ­Raphaël Bonvin, Université de Fribourg, pédagogie médicale; Dr méd. Anja Zyska Cherix, MD, présidente de l’ASMAC.

3 Les experts de la table ronde: Prof. Dr méd. Daniel Genné, médecin-chef de la clinique de médecine et membre de la direction, Centre hospitalier Bienne; Dr méd. Adrian Göldlin, Sanacare Berne; Bernadette Häfliger Berger, RA, MAS NPPM, responsable de la division Professions de la santé, Office fédéral de la santé publique (OSFP), Berne; Prof. Dr méd. Jürg Hodler, directeur médical, Hôpital universitaire de Zurich, Zurich; Dr méd. Dina-Maria Jakob, ressort Formation postgraduée, Association suisse des médecins-assistant(e)s et chef(fe)s de clinique (ASMAC); Dr méd. Guido Schüpfer, chef de l’état-major médecine, Hôpital cantonal de ­Lucerne.

4 Sir William Osler, 1849–1919, volontiers cité par Werner Bauer, était un médecin, physiologiste et historien de la médecine canadien. En raison de ses méthodes d’enseignement révolutionnaires, il est souvent considéré comme le père de la médecine moderne.

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