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Et encore …

Se soigner soi-même

DOI: https://doi.org/10.4414/bms.2019.17516
Date de publication: 27.02.2019
Bull Med Suisses. 2019;100(09):320

Erhard Taverna

Dr méd., membre de la rédaction

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Voilà des années que les hôpitaux se plaignent de l’affluence grandissante des cas bénins aux urgences. Des douleurs sans gravité, qui ne relèvent pas des urgences. En 2002 déjà, une étude montrait, dans les hôpitaux de Baden et de Brugg, que les quatre cinquièmes des ­patients auraient pu être soignés par leur médecin de famille. Ils auraient pu sans problème attendre un peu plus longtemps ou commencer par se soigner eux-mêmes. De plus, tout le monde sait depuis des décennies que le cabinet médical est beaucoup moins cher que l’hôpital. Beaucoup d’hôpitaux ont aménagé leurs services ou ont organisé une permanence pour les urgences, souvent située à la gare, et ouverte 24 heures sur 24. Dans de nombreux cas, la présence d’une hotline avec triage téléphonique est utile. On envisage aussi la perception d’une somme d’argent si le dossier n’aboutit pas à une admission en stationnaire. Les ­raisons de cet afflux de patients sont nombreuses et ­variées, notamment les jours de fête, les week-ends et en dehors des horaires ouvrés: manque de médecins de premier recours, grand nombre d’étrangers qui ne connaissent rien d’autre et comportement consumériste exigeant un diagnostic et un traitement optimums, tout de suite et pour n’importe quelle broutille. Il serait tout à fait possible de fixer un forfait d’entrée, mais cette proposition a été rejetée pour des raisons politiques. Cette arrivée massive de patients génère des recettes pour les hôpitaux, simplement il ne faudrait pas qu’ils se présentent tous en même temps.

Au fond, la situation est paradoxale. Il n’a jamais été aussi simple de s’informer et la télévision n’a jamais diffusé autant d’émissions sur la prévention et les ­tableaux cliniques. La plupart du temps, ces diffusions n’ont aucun effet didactique, car les conversations et l’autosatisfaction ont plus de poids que des explications objectives. Les articles de ceux qu’on appelle les professionnels sont déstabilisants, car ils en disent trop. Ils pourraient simplifier. Les blogs et les forums sont anecdotiques et n’apportent aucune aide. Beaucoup de foyers n’ont pas de pharmacie pour l’auto­médication, ils n’ont même pas d’antitussif, de thermomètre, de bandages, de pommades ou de pansements. Notamment pour les enfants, on ne veut prendre aucune responsabilité, on rechigne à la dépense ou on n’a pas de grand-mère à qui demander conseil.

Certaines choses étaient peut-être quand même mieux avant. Le précieux manuel de médecine familiale, La Femme médecin du foyer est paru en allemand en 1901. En 1913, il avait été tiré à million d’exemplaires. Cet ­ouvrage de référence médical, destiné aux femmes, et rédigé par le Dr méd. Anna Fischer-Dückelmann (1856–1917) est resté étonnamment moderne. Mère de trois enfants, elle obtint son doctorat en 1896 à Zurich, puis ouvrit un cabinet médical pour les femmes et les ­enfants, près de Dresde. Ce livre avant-gardiste est tout de suite devenu un best-seller, tout comme, plus tard, Babyjahre de Remo Largo ou Baby and Child de Benjamin Spock (1903–1998), parmi les livres les plus vendus.

Ma génération a retrouvé un grand nombre de maladies et de symptômes décrits par Mme Fischer-Dückelmann chez des auteurs de livres pour enfants, qui ont écrit leurs histoires à peu près à la même époque. Josephine Siebe (1870–1941), Ida Binschedler (1854–1919), Emmy von Rhoden (1829–1885), Olga Meyer (1889–1972) ou Tony Schumacher (1848–1931). Les auteurs et leurs titres, autant de fidèles soldats d’une armée de petites mamans obstinées, ont disparu. La plupart parlent de pauvreté, de tuberculose et d’alcool. De chlorose, d’engelure, de cauchemars, de miliaire, de goitre ou de consomption. Même la goutte et les oreillons ne font plus partie de notre langage quotidien. Sont restées les expressions mal du pays et bandage herniaire, dont personne n’a plus besoin. Dans son best-seller, Mme la doctoresse donne quantité de conseils pour ces symptômes. On trouve dans ces mille pages une présentation de l’anatomie, des conseils d’hygiène, l’explication des maladies des femmes et des enfants et bien d’autres choses. Les principaux tableaux cliniques sont décrits, avec la technique d’examen médical corres­pondante. Les traitements sont à base de bains, de compresses, de langes, d’infusions et d’inhalations. On y apprend à faire les bandages, à coucher les malades et à corriger les mauvaises positions. Cet ouvrage a été maintes fois remanié et est obsolète sur bien des points. Mais il est écrit dans une langue étonnamment précise et simple, et nous donne des conseils encore valables aujourd’hui pour mener une vie saine. Aujourd’hui, la littérature jeunesse porte sur d’autres sujets. Krabat, Momo, Harry Potter ou Tschik doivent se débattre avec de nouveaux problèmes. Les grandes épidémies sont passées, la violence et la pauvreté sont reléguées au second plan. Peut-être que ces progrès reflètent en partie l’état de grâce dont nous bénéficions dans le domaine de la santé, raison pour laquelle les remèdes de grand-mère sont sans doute tombés dans l’oubli.

Adresse de correspondance

erhard.taverna[at]saez.ch

Littérature

La Femme médecin du foyer – Ouvrage consacré à la femme, Anna Fischer-Dückelmann. ­Edition Medicina, 1950 / Die Frau als Hausärztin – Ein ärztliches Nachschlagebuch für die Frau, Anna Fischer-Dückelmann. 1921, Munich.

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