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Avouer l’inavouable

DOI: https://doi.org/10.4414/bms.2018.17200
Date de publication: 17.10.2018
Bull Med Suisses. 2018;99(42):1449-1450

Jeanne Fasel

Etudiante en médecine de 3e année, Université de Fribourg

J’ai toujours eu une idée précise de ce que serait mon quotidien après la naissance de mon premier enfant. Un moment tant attendu, tant souhaité. D’interminables balades en poussette le long d’un parc, le regard bienveillant posé sur des enfants jouant dans un bac à sable. Ou encore des rendez-vous café avec les copines, prétexte pour exhiber fièrement ma progéniture et ne parler plus que de ça, des heures durant. Chaque jour apportant ainsi son lot de petits miracles, interrompus, bien entendu, par quelques scènes plutôt cocasses impliquant des accidents de couche-culotte. Le bonheur est donc simple: c’est ce petit visage aux traits paisi­bles que j’aperçois au fond du berceau, au fond de mon imagination. Seulement voilà: le quotidien du jeune couple qui patientait dans la salle d’attente du Dr  Kolly était tout autre.

Nous venions de terminer une énième consultation pour otite lorsque nous nous retirâmes dans une petite pièce dont la fonction était d’accueillir l’attirail ad­ministratif de la doctoresse. Elle avait judicieusement installé son bureau dans cette sorte de pièce-tampon située entre les deux salles de consultation que comportait le cabinet. Cet agencement plutôt singulier s’avérait particulièrement efficace en matière de gain de temps: la doctoresse transitait d’une salle de consultation à l’autre, complétant au passage les dossiers informatiques des patients. La vitalité et l’énergie de la jeune doctoresse contrastaient fortement avec l’aspect vieilli du cabinet dans lequel elle opérait. Un endroit ­légué par son oncle, où la succession interminable de patients au fil des ans avait marqué les murs de l’empreinte du temps. L’ère digitale qui dicte une tenue des dossiers strictement informatique n’avait pas encore eu totalement raison d’elle, au vu des piles de papier qui s’accumulaient et prenaient la poussière sur son grand bureau.

«Tu verras, là, les choses vont devenir intéressantes.» Cette phrase fut prononcée avec un certain soulagement de la part de la pédiatre, que je sentais quelque peu désolée de ne pas avoir plus de temps à consacrer à mon apprentissage. Le soulagement était au rendez-vous de mon côté aussi: après une soixantaine d’entretiens, je m’étais surprise à éprouver, un peu honteusement toutefois, une légère déception quant au fossé entre la réalité et l’image vivifiante et stimulante du métier que les séries télévisées nous dépeignent parfois. Evidemment, cela n’enlevait rien à l’émerveillement que m’inspiraient le savoir-faire et le dévouement de la pédiatre que j’observais.

La praticienne me résuma en deux ou trois mots la ­situation de cette jeune famille, venue en consultation en raison des pleurs incessants de leur petit Louis, 2 mois. Nous entrâmes dans la salle de consultation où ils nous attendaient. Le pas de la porte franchi, je fus prise d’étonnement. La mère ne correspondait en rien à la représentation que je m’en étais faite. J’avais imaginé une femme au teint blême, le visage usé par la fatigue et creusé par des cernes profonds, les cheveux ternes et attachés; une femme habillée de vêtements sans grand artifice et se déplaçant sans grande conviction. Que nenni. La femme qui se dressait en face de moi était en réalité très coquette: de longs cheveux ­dorés, un sourire franc souligné par du rouge à lèvres rose, des talons noirs qui semblaient en mesure de ­braver l’épaisse couche de neige qui recouvrait les trottoirs, le tout complété par une élégance remarquable. Les cris soudains du petit Louis détournèrent cependant vite mon attention vers lui. Sur la table à langer du fond de la salle était couché un enfant de 2 mois se ­tordant de douleurs. Il se trouvait visiblement dans une situation de grand inconfort.

A la question de savoir s’ils étaient d’accord pour que j’assiste à la consultation, ils ne prirent pratiquement pas la peine de répondre, tant leur esprit était ailleurs. «Hier, il a pleuré pendant 9 heures de temps, et avant-hier, 12 heures! Regardez, j’ai même tenu un journal pour que vous me croyiez!» La mère se lança d’emblée dans une description à peine croyable du quotidien qui était le sien. Le petit Louis pleurait sans relâche, à tel point qu’il n’était pratiquement plus possible de sortir, même pour quelques courses. Ils étaient confinés dans leur appartement toute la journée, tous les jours, faisant les cent pas tentant de calmer leur petit. Leurs effo­rts étaient restés vains.

Le cas était assez complexe. C’était la 3e fois que le couple consultait en raison des pleurs de Louis. La pédiatre leur avait déjà proposé plusieurs options thérapeutiques: remplacement du lait maternel par un lait industriel plus léger, médicaments contre les coliques, administration de farine de caroube censée épaissir le lait et aider ainsi la digestion. Rien n’y faisait. Les larmes continuaient de couler. Je voyais la pédiatre partagée entre sa compassion pour les parents, épuisés et désespérés, et la tendresse qu’elle éprouvait pour ce petit être sans défense, demandant simplement le remède à ses maux. Mais comment le soulager, et de ce fait soulager ses parents?

Comme à mon habitude, je m’étais assise sur un petit tabouret près de la porte, un peu en retrait, désireuse de ne pas perturber le bon déroulement de la consultation. Un peu par pudeur aussi. Durant tout le récit que dépeignit la mère, je ne dis mot. Mais lorsque nos regards se croisèrent furtivement, je sentis qu’elle apprécia l’air désolé qui s’était naturellement dessiné sur mon visage.

Au milieu du brouhaha crée par le mélange des cris de l’enfant et du récit de la mère, je remarquai que le père tentait par moment d’intervenir et de se manifester. Il avait été très en retrait jusqu’alors, et je le trouvais même franchement désintéressé par moments. Je le fixai avec insistance pour l’inviter à s’exprimer. «Je vais le jeter par la fenêtre», dit-il le visage traversé par une esquisse de sourire, une tentative vaine d’atténuer la gravité de son propos. Un silence grave s’installa. Le père venait d’avouer l’inavouable, traduisant le fait qu’il pensait l’impensable. La compassion de la pédiatre laissa soudainement place à une expression des plus alarmées: «Vous dites ça comme ça, mais c’est déjà arrivé. Si vous pensez que vous êtes sur le point de commettre l’irréparable, allez déposer votre enfant aux urgences de l’hôpital cantonal, et revenez le lendemain ou quelques jours plus tard.» Les parents acquiescèrent simultanément, regard rivé vers le sol, alourdi par la gravité de la situation. En dépit de la lourde atmosphère qui habitait le cabinet, je sentis les parents partiellement soulagés, comme si la reconnaissance de leurs souffrances par la pédiatre allégeait leur fardeau. Dès lors qu’ils eurent été en mesure de verbaliser leur préoccupation, ils semblèrent disposés à abandonner l’attention que nous leurs portions au profit de leur enfant.

Après un examen clinique méticuleux de l’enfant, la pédiatre prescrivit un médicament anti-acide dans l’espoir qu’il soit enfin la réponse à leur problème. Ils convinrent d’un rendez-vous la semaine d’après, en espé­rant que cette prochaine rencontre serait plus joyeuse.

Lors des consultations qui suivirent, mon esprit se trouvait ailleurs. Les propos tenus par le père, a priori abominables, s’étaient avérés être nécessaires pour faire comprendre l’état de désespoir dans lequel ils se trouvaient. La pédiatre avait eu la sensibilité et l’intelligence de saisir immédiatement l’urgence de leur situation et d’agir en fonction. Le fait de savoir qu’il était possible de déposer leur enfant à l’hôpital avait fait émerger en eux une petite lueur d’espoir, les réconfortant sur le fait que même dans la situation la plus dés­espérée, il existait une sortie de secours. La situation de ce jeune couple fit prendre dans mon esprit tout son sens à la fameuse devise, tantôt attribuée à Hippocrate, tantôt à Pasteur, que tout étudiant en médecine se doit de garder en tête: «Guérir parfois, soulager souvent, consoler toujours.»

Dossier médical

Patient de 2 mois en bonne santé habituelle, courbes de croissance en ordre avec légère baisse de prise de poids ces dernières semaines, connu pour une allergie aux protéines de lait de vache, consulte pour pleurs incessants, suspicion de brûlures d’estomac et de reflux gastro-œsophagien. Traitement: Epaississant AR Aptamil (farine de caroube), Oméprazol solution 2 mg/ml (2 ml matin et soir à jeun 30 minutes avant biberon). Durée du traitement provisoire: 3 mois.

Adresse de correspondance

Jeanne.fasel[at]hotmail.com

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