Et encore …

Chimères

Erhard Taverna

DOI : https://doi.org/10.4414/bms.2018.06990
Date de publication : 05.09.2018
Bull Med Suisses. 2018;99(36):1208

Nous connaissons tous les créatures hybrides comme les sphinx ou les centaures. Chimère était un monstre cracheur de feu, avec la tête d’un lion, d’une chèvre et d’un cobra. En laboratoire, on entend par là des créatures vivantes qui contiennent des cellules corporelles d’un autre individu de la même espèce ou d’une espèce différente. En font par exemple temporairement partie les personnes transfusées ou les femmes enceintes, avec la présence des cellules du fœtus dans leur corps. Des chimères sont créées par xénogreffe depuis des années. Des gènes humains implantés chez des animaux permettent de produire des médicaments tels que l’insuline ou les anticoagulants. Il existe également des hybrides dans la nature, des organismes issus de la ­fusion de cellules germinales de différentes espèces, comme le mulet issu du croisement entre un âne et une jument.

Depuis les années 90, la théorie littéraire et cul­tu­relle s’intéresse à un tournant transhumaniste et post-anthropocentrique. Dans un monde où les ressources s’épuisent, les sciences de la vie et l’informatique tiennent une place importante. L’homme vit de façon interconnectée, dans un collectif formé d’autres sujets et objets, avec des robots, des environnements intelligents, la nature et l’intelligence artificielles. La Professeure californienne Donna Haraway est connue pour son Manifeste cyborg. La féministe l’a décrit comme «le rêve ironique d’une langue commune pour les femmes dans le circuit intégré». Des hybrides de machines et d’organismes en tant que représentations d’une réalité sociale et physique, des créatures d’un monde post-genre dans lequel la frontière entre l’animal et l’humain est brisée. Un mythe du cyborg qui, comme les créatures de l’Antiquité, traite de limites ­dépassées, de fusions puissantes et de possibilités ­dangereuses. Selon Haraway, nous vivons une période transitoire entre société industrielle organique et système d’information polymorphe. Ce que nous expérimentons, c’est la traduction du monde en un problème 
de codage. Rien n’est intouchable, chaque composant (y compris les organismes) peut être interconnecté avec tous les autres s’il existe une norme ou un code approprié. Une transformation de notre savoir formalisé sur les machines et organismes, savoir qui ne permet plus de différenciation ontologique fondamentale. La métaphore du cyborg dans les années 90 cherchait une issue au labyrinthe des dichotomies public/privé, nature/culture ou homme/femme.

Plus de 20 ans après, Donna Haraway récidive avec son livre «Staying with the Trouble». L’homme appartient au passé, selon elle. Pour survivre sur terre, de nouvelles formes de parenté sont nécessaires. Nous ne ­survivrons pas en tant qu’individus, mais seulement en tant que symbiotes, en co-évoluant avec d’autres ­espèces. Elle explique sa vision dans des histoires ­utopiques qui décrivent sur plusieurs générations les humains comme porteurs de matériel génétique d’espèces animales menacées. Une conception radicale des transformations et des évasions. Un livre ardu, échevelé, dans lequel le terme humain n’est pas dérivé de «homo», mais de «humus». Une fois de plus, nous ne sommes que du compost. Un voyage halluciné et ­dérangeant à travers l’univers des possibles. Le sous-titre évoque la proximité des espèces durant le Cthulhucène. C’est sans doute révélateur, car le mythe de Cthulhu est le fruit de l’imagination de l’écrivain H. P. Lovecraft (1890–1936), l’un des grands maîtres de la ­littérature d’horreur fantastique. Son influence sur la fantasy, l’horreur et la SF n’a cessé de croître ces dernières décennies et semble continuer d’augmenter. C’était un raciste et antisémite convaincu, dont les monstres gluants et nauséabonds menacent l’humanité. Toutes ses histoires évoquent rituellement la peur d’une invasion venue de ce monde non humain, c’est-
à-dire non anglo-saxon. La manière dont Haraway ­espère trouver le salut dans un futur Cthulhucène reste son secret.

Staying with the Trouble, Donna J. Haraway, Duke University Press, Experimental Future, 2016

Erhard Taverna

Dr méd., membre de la rédaction

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erhard.taverna[at]saez.ch