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Horizons

A Zaïra (un conte)

DOI: https://doi.org/10.4414/bms.2018.06613
Date de publication: 30.05.2018
Bull Med Suisses. 2018;99(22):736-738

Françoise Verrey Bass

Dr méd., membre de la FMH

Ma Zaïra, ma toute petite, toi, mon arrière-petite-fille! Tu es née le jour de mes cent ans, le 4 juillet 2160. Aujourd’hui tu as 3 mois, et mes forces déclinent. Nous devons tous mourir et c’est déjà un privilège d’avoir ­atteint cent ans. Maintenant je ressens une grande fatigue, je suis fatiguée de vivre!

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Il s’est passé beaucoup de choses en cent ans: la face du monde a bien changé. Comme toutes les femmes de la famille avant moi, je suis passeuse de mémoire. Je vais donc te transmettre le flambeau.

Puis j’irai te déposer dans ton hamac, vers l’entrée de la caverne, un peu au frais, près de ton robot-nounou. Suspendre le hamac dehors entre deux arbres rabougris n’est pas possible, il fait trop chaud. 43 degrés à 14 heures un 4 octobre! Après j’irai travailler avec mon robot secrétaire sur la terrasse de notre maison intergénérationnelle dans la grande salle de la caverne. Nous l’appelons cathédrale, en souvenir de ces merveilleux édifices construits surtout sur le vieux continent, à une époque qui se nommait le Moyen Age. – Suite aux grandes catastrophes naturelles et guerres nucléaires, les survivants ont commencé à coloniser les cavernes, ou plutôt à les recoloniser, en les agrandissant et en construisant de superbes habitations. Elles sont bien éclairées par la lumière naturelle. Des vitres couvertes de filtres spéciaux empêchent la chaleur d’entrer. Car ce que prédisaient les scientifiques du début du XXIe siècle est bien arrivé: un réchauffement climatique obligeant tout être vivant à s’adapter. Prédiction réalisée en à peine cent ans!

Ma grand-mère Michèle me parlait d’un monde très différent du nôtre au début du siècle passé; elle allait skier en famille en hiver à la montagne. Nous n’avons plus que le reflet des saisons d’alors et elle a dû m’expliquer le mot skier. Et sa mère, mon arrière-grand-mère, partait avec leur chien en randonnées à peau de phoque. Là aussi j’ai eu droit à une explication que je n’ai jamais très bien comprise. La grand-mère de Michèle, au XXe siècle, allait se balader à ski sur les glaciers! – Voilà longtemps qu’il n’y en a plus. Les hautes montagnes étaient couvertes de glace. Je me souviens vaguement d’avoir vu dans ma petite enfance des pointes de montagnes blanches. Cela devait être les glaciers. Par contre, je sais très bien qu’avec la disparition des glaciers est venue la pénurie d’eau. Très tôt, nous avons appris à économiser l’eau de pluie et des quelques sources restantes, à la mettre dans de grands réservoirs sous terre pour empêcher l’évaporation. Nous avons aussi appris à la faire circuler d’un réservoir à l’autre afin qu’elle reste vivante, ceci grâce à un système de poulies utilisant les différences de niveaux d’emplacement des réservoirs et travaillant avec l’énergie solaire. Heureusement que l’intelligence humaine ne connaît pas de limites, que ce soit malheureusement comme par le passé pour détruire, ou maintenant pour construire. Ma grand-mère me racontait aussi que les WC s’auto-nettoyaient à l’eau. On appuyait sur un bouton et un petit réservoir se vidait. Tu te rends compte ce gâchis! Depuis longtemps, nous utilisons des WC chimiques. Nos excréments et autres déchets sont transformés en énergie que nous employons ensuite pour préparer nos repas. Notre devise: tout doit être recyclable!

Mais avec la fonte des glaces aux pôles, le niveau des mers est monté. Des îles ont été englouties, des digues ont lâché, des bords de mer plats ont disparu, des villes entières. Il y a eu une période où l’annonce de catastrophes naturelles avec de violentes tempêtes ne cessait plus. Cela a duré pendant toute ma vie de jeune femme. Des millions d’être humains qui n’ont pu se sauver à temps, ont péri dans les flots. Des mégapoles comme New York, Los Angeles, Singapour, Amsterdam et autres ne te diront jamais rien. Ce fut particu­lièrement tragique dans la région de San Francisco et Los Angeles, où les eaux s’engouffrèrent avec violence dans la faille de San Andreas, déclenchant un terrible séisme, que l’on attendait depuis longtemps, mais pas sous cette forme. Toutes les terres comprises entre la faille et le Pacifique disparurent dans les flots.

Pendant ces années, à la suite de ces catastrophes, mais aussi du manque de solidarité et d’entente entre les peuples, des guerres malheureusement plus terribles encore que les précédentes, car en partie nucléaires, ont éclaté. La population du monde fut réduite de ­moitié. On parle de 4 milliards de survivants sur les presque 
9 milliards avant les désastres. Mais la surface habitable de la terre s’était aussi beaucoup réduite et appauvrie. Et problème: comment nourrir les peuples survivants? Pour avoir légumes et fruits, il faut de l’eau. Dessaler l’eau de mer ne suffit pas. Les hommes se rappelèrent qu’au milieu du XXe siècle le peuple juif avait transformé un pays aride et pauvre, Israël, en un jardin potager et en un verger, grâce à une ingénieuse forme d’irrigation. Alors ils s’activèrent, installèrent de fins tuyaux en fibre percés de minuscules petits trous, afin de pouvoir planter et récolter de quoi manger. Ainsi le monde d’aujourd’hui est à peu près autosuffisant.

Mais trouver le moyen de continuer à vivre n’était qu’une partie du problème: il fallait que les mentalités changent. Ce fut très dur, et aussi très, très lent. Enfin, les choses commencèrent à évoluer.

Les gouvernements et les banques arrêtèrent leur course à la richesse et à la puissance. Après de longues et multiples conférences mondiales, il fut enfin admis par tous que la terre ne pouvait plus accueillir 8 milliards d’êtres humains. Il fallait une stabilisation démographique. Le seul moyen d’y arriver était de ne pas avoir plus de deux enfants par couple. Un concept qui prit des années à faire son chemin dans les têtes! Après environ 25 ans d’âpres discussions, cette décision courageuse et la seule chargée d’espoir pour le futur de la terre, fut prise par tous. En contrepartie, un couple était totalement libre de se définir comme il le désirait. Il devint parfaitement légitime de conclure des contrats de vie commune sur un nombre défini d’années. Se quitter devint de ce fait beaucoup plus facile. Cette ­décision a eu curieusement un effet contraire à celui attendu: les familles sont devenues beaucoup plus stables!

Bien entendu, les métiers changèrent, certaines vocations très anciennes perdurent. On connut un phénoménal retour aux fermes familiales. Les avancées techniques en revanche firent apparaître de nouveaux métiers et une armée de robots pour nous aider partout. Hommes et femmes travaillent maintenant un nombre égal d’heures par semaine, c’est-à-dire en moyenne 20 à 25 heures. Ils se partagent le travail dit domestique de manière équitable, en très peu de temps, car les robots domestiques font quasiment tout. Mais surtout, les parents peuvent maintenant être beaucoup plus présents auprès de leurs enfants et leur donner une éducation plus éclairée et approfondie. Les enfants sont toujours en compagnie de l’un ou l’autre de leurs parents, mais aussi de leurs grands-parents, cousins, cousines, oncles et tantes. Leur vraie socialisation pourtant continue de se faire, comme par le passé, à l’école, mais le cursus scolaire a été énormément ­modifié avec l’arrivée de nouveaux appareils électroniques. Ce qui a le plus changé, à mon avis, est l’importance que l’on donne aujourd’hui à l’intelligence émotionnelle et à son apprentissage par l’approche comportementale.

Enfin, la pilule contraceptive masculine à base d’anti­hormone fut créée pour atteindre les objectifs démo­graphiques. Son but premier est d’empêcher les spermatozoïdes d’arriver à maturité. Mais l’autre effet recherché est celui de diminuer l’agressivité chez les hommes. Les jeunes hommes doivent depuis cette époque (fin du XXIe siècle) prendre cette pilule régulièrement dès le début de la puberté. Ce sont des pilules dosées individuellement et avec le moins d’antihormone possible. Ayant compris l’importance de sauvegarder la paix sur terre pour empêcher la disparition de l’humanité, soit en raison d’un surpeuplement de la planète, soit causée par de nouvelles guerres, qui ne pourraient être que plus terribles, même les jeunes garçons ont pris l’habitude d’avaler une fois par semaine cette pilule contraceptive intelligente et très bien supportée. Le but ultime de ce traitement est aussi de rendre l’homme capable d’avoir un meilleur accès à ses émotions positives, ce qui le rendra plus chaleureux, plus communicatif dans sa famille. L’évolution aidant, on observera probablement des changements génétiques chez l’homme, qui rendront d’ici peut-être 25 ans déjà la pilule superflue. Ces changements se répercuteront sur la femme, bref, le reste de différence mentale entre les sexes disparaîtra, donnant aux deux des chances identiques de réussir une vie harmonieuse, même heureuse, au sein d’une famille intergénérationnelle, où les jeux, le rire et la danse, bref l’amour, y aura aussi bien sa place que le travail. Déjà maintenant, au moment de ta naissance, ma petite Zaïra, plus personne n’aspire à devenir riche et puissant, car les buts d’une vie ne sont plus les mêmes qu’il y a encore 50 ou 60 ans.

Nous avons appris à nous contenter de nos ressources. Oh, cela n’a pas été acquis du jour au lendemain. Le processus est encore en cours, est difficile, marqué de soubresauts désagréables, de brefs retours en arrière. Mais toute la planète s’est mise en réseau pour rester solidaire face aux dangers naturels qui bien sûr ne peuvent être évités.

La recherche en médecine, les neurosciences en particulier, peut travailler en toute sérénité aux traitements des derniers cancers, des dernières maladies incurables. Les médecins partent encore dans des pays où surviennent des épidémies mortelles, car des foyers d’infection restent et ne seront probablement jamais complètement éradiqués. Mais les soignants ne sont plus obligés d’aller dans des pays en guerre, de travailler dans des camps de déplacés. Quand, après les grands chamboulements de la deuxième moitié du XXIe siècle, la planète retrouva son calme, avec ce climat beaucoup plus chaud, mais auquel nous arrivons à nous adapter, les médecins purent vraiment se consacrer pleinement aux soins de leurs malades. Ceci a pour conséquence un bien meilleur degré d’empathie et les malades ainsi accompagnés, surtout en fin de vie, sont beaucoup moins stressés, plus sereins.

La médecine a beaucoup évolué depuis le début de ce XXIIe siècle: d’une part on est revenu à une médecine plus douce, aux soins par les plantes, à l’activation des forces immunitaires du patient, en combinant le savoir ancestral des médecines chinoise, médiévale et arabe. Les produits chimiques bons pour un symptôme, mais toxiques pour le reste du corps, ont été largement éliminés. Les grandes firmes pharmaceutiques ont fait faillite l’une après l’autre, laissant place à de petites entreprises ingénieuses qui travaillent pour le bien-être des malades, sans esprit de compétition et de chiffre d’affaire à atteindre. Depuis la fin du lobbying, les chercheurs sont devenus vraiment indépendants et beaucoup plus inventifs. Ils ne sont plus sous pression économique (des mots qui vont disparaître du vocabulaire), et peuvent tranquillement réfléchir seuls ou avec l’aide d’autres consœurs ou confrères à la solution d’un problème.

Je veux revenir encore une fois sur le sujet des guerres du début du XXIe siècle, du terrorisme omniprésent, de la violence domestique augmentant d’année en année. Les hommes surtout, mais aussi les femmes, contrôlaient de moins en moins leur agressivité, leurs pulsions dévastatrices. Le développement de la pilule contraceptive pour l’homme avec l’obligation généralisée de prendre cette pilule dès le début de la puberté a véritablement été le début d’une ère nouvelle. Cette ­pilule annihile les pulsions agressives de l’homme surtout jeune, et les effets sur les spermatozoïdes sont ­totalement réversibles quand l’homme se sent prêt à concevoir une descendance et décide d’entente avec sa ou son partenaire l’arrêt de cette pilule. Je pense vraiment que cette découverte est la plus grande contribution de la médecine à la paix dans le monde.

Ma chère petite Zaïra, j’espère sincèrement que le temps de la paix est venu, que tu connaîtras une vie harmonieuse et heureuse dans une famille aimante et que tu auras un métier que tu adoreras. J’espère aussi tellement que les générations depuis 100 ans, en réduisant massivement leur empreinte carbone, ont non seulement réussi à stopper le réchauffement climatique, mais que leur effort permet d’amorcer maintenant un lent retour à des températures globales plus clémentes. Ceci redonnera avec une reforestation intense et intelligente des possibilités de vie en continu sur et non plus sous la terre, dans un nouveau respect de la nature que nos ancêtres ne connaissaient plus.

Un dernier souhait: sois toujours curieuse de toute chose et essaye d’apprendre jusqu’à ton dernier jour tout ce que la vie du passé et du présent peut te faire découvrir!

Tu me fais un grand sourire avec ta jolie frimousse, tes yeux se plissent, ton nez se fronce, je t’aime ma petite Zaïra, fille de la fille de ma fille.

Crédits

© Oleksandr Grybanov | Dreamstime.com (image prétexte)

Adresse de correspondance

Françoise Verrey Bass
Rue de la Plänke 12
CH-2502 Bienne
fraverrey[at]gmx.ch

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